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Comment ChatGPT change notre façon de penser

15 juin 2025
Penser. Photo : Engin Akyurt / Pexels
  1. Langage et pensée à l’ère des IA conversationnelles : l’hypothèse de Sapir-Whorf revisitée par ChatGPT
  2. Une grammaire du monde
  3. L’IA, nouveau miroir linguistique ?
  4. Vers une grammaire universelle de la machine ?
  5. Une nouvelle linguistique de l’interface

Langage et pensée à l’ère des IA conversationnelles : l’hypothèse de Sapir-Whorf revisitée par ChatGPT

Et si la façon dont nous écrivons à ChatGPT reconfigurait en retour notre manière de penser ? La question, en apparence anodine, convoque une hypothèse fondatrice en linguistique : celle de Sapir-Whorf. Formulée dans les années 1930 par Edward Sapir et son élève Benjamin Lee Whorf, elle avance que le langage structure notre vision du monde. Autrement dit, notre façon de nommer les choses, d’ordonner les mots ou de construire nos phrases influence notre perception du réel.

Une grammaire du monde

Pour les linguistes américains, le langage n’est pas un simple outil de communication, mais une lentille cognitive. Les locuteurs du Guugu Yimithirr, peuple aborigène d’Australie, en sont un exemple frappant. Là où nous disons « à gauche » ou « à droite », ils parlent en coordonnées cardinales : nord, sud, est, ou ouest. Ce système, étudié par le chercheur Stephen Levinson, leur confère une orientation spatiale constante, même sans repères visuels, contrairement aux anglophones, plus dépendants de leur position corporelle. Le langage, ici, ne décrit pas l’espace : il l’organise.

Autre exemple, cette fois-ci culturel : l’usage des pronoms personnels. Le psychologue japonais Yoshi Kashima a montré que les langues parlées dans les cultures individualistes, comme l’anglais, recourent beaucoup plus souvent à des pronoms comme « je » ou « nous ». À l’inverse, des langues comme le japonais – ancrées dans des cultures plus collectives – les omettent souvent. Ainsi, le langage devient aussi un reflet des valeurs sociales dominantes.

L’IA, nouveau miroir linguistique ?

Que devient cette influence du langage sur la pensée lorsqu’elle est médiée par une intelligence artificielle comme ChatGPT ? Là où la langue naturelle est fluide, ambivalente, contextuelle, l’interface avec une IA impose une rationalisation. L’utilisateur apprend à écrire « efficacement » pour être compris par la machine : formulations plus claires, phrases explicites, ponctuation soignée. Peu à peu, cette grammaire de l’interaction algorithmique modifie notre manière d’énoncer nos idées.

Certains parlent d’une « syntaxe optimisée pour l’IA » qui, en retour, pourrait influencer la structure même de nos raisonnements. À force de dialoguer avec un modèle linguistique entraîné sur des corpus formatés, répondant selon des logiques probabilistes, n’adoptons-nous pas inconsciemment ses habitudes syntaxiques, ses tournures modales, ses biais implicites ? Une nouvelle boucle de rétroaction se dessine : nous nourrissons l’IA avec notre langage, mais c’est elle, à son tour, qui redessine nos modes d’expression.

Vers une grammaire universelle de la machine ?

Cette influence n’est pas sans effet sur la diversité des langues et des cultures. Une IA comme ChatGPT, formée majoritairement sur des corpus en anglais, favorise certains usages – la précision, l’argumentation, la logique discursive – au détriment d’autres formes langagières plus indirectes ou orales. Le risque ? Une standardisation des formes d’expression, un appauvrissement de la pluralité cognitive portée par les langues naturelles.

Et pourtant, cette interaction peut aussi être une opportunité : celle de rendre nos pensées plus structurées, notre communication plus accessible, nos idées plus universelles. À condition toutefois de rester conscient du cadre linguistique que l’on adopte en interagissant avec une IA. Car ce cadre, comme le disaient déjà Sapir et Whorf, est loin d’être neutre.

Une nouvelle linguistique de l’interface

À l’ère des chatbots, il ne s’agit plus seulement d’étudier le langage tel qu’il est parlé ou écrit entre humains, mais aussi tel qu’il est formulé pour les machines. Cette « linguistique de l’interface » devient un champ d’étude en soi, croisant cognition, culture et ingénierie. Elle questionne autant notre manière de dire que notre manière de penser.

Si, comme l’énonce l’hypothèse de Sapir-Whorf, notre langue façonne notre réalité, alors les assistants IA sont plus que des outils : ce sont des agents de transformation cognitive. La question n’est plus seulement comment l’IA comprend notre langage, mais comment notre langage évolue en la comprenant.


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