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L’IA va-t-elle remplacer nos emplois ?

6 juillet 2025
Réfléchir. Photo : Sherise Van Dyk / Unsplash

Elle fascine, elle inquiète, elle bouleverse. L’intelligence artificielle s’infiltre dans nos métiers, comme l’électricité en son temps : silencieusement, inéluctablement. Derrière la peur de perdre son emploi, une question plus vaste surgit : que devient le travail humain dans un monde algorithmique ? Ce feuilleton en quatre volets explore les mutations en cours, s’appuyant sur les dernières recherches scientifiques pour dépasser les fantasmes. Première escale : dans le vacarme des open spaces, l’IA a déjà commencé sa révolution.

La mutation silencieuse : quand l’IA redéfinit les contours du travail contemporain

IA au bureau : une révolution qui commence sans faire de bruit

Claire décroche son casque, ajuste le micro, et sourit. Son écran se met à clignoter. Ce n’est pas un collègue qui l’aide à formuler une réponse au client. C’est une intelligence artificielle. Elle propose un script pré-écrit, un ton adapté, une conclusion qui rassure. Claire n’a pas eu de formation particulière. Juste un mail, un matin, pour lui dire que, désormais, elle travaillerait avec une IA. Depuis, elle parle plus vite, rédige plus « justement », et termine ses journées un peu moins épuisée.

Elle ne se dit pas « augmentée ». Elle ne se pose pas de grandes questions. Mais son poste, lui, n’est plus exactement le même.

L’histoire de Claire, ce pourrait être celle de millions de travailleurs qui, depuis quelques années, voient leur quotidien glisser sans bruit vers autre chose. Une mutation qui ne crie pas. Pas de plan social tonitruant, pas d’usines fermées. Juste une machine qui commence à écrire, lire, trier, prédire à notre place. Un nouveau compagnon de travail, sans voix ni visage.

Automatiser sans licencier : le paradoxe de l’IA générative

Longtemps, les discours sur l’automatisation ont fait frémir. On se souvient de l’étude d’Oxford en 2013, affirmant que près de la moitié des métiers étaient menacés. Depuis, les chiffres ont pris un autre chemin. Une étude du MIT, publiée en 2024 avec IBM et le Productivity Institute, nuance cette panique : à peine 23 % des tâches techniquement automatisables seraient rentables à automatiser d’ici 10 ans. Un quart. Et encore.

Le problème, ce n’est donc pas que l’IA peut tout faire. C’est qu’elle commence à changer ce que nous faisons, tâche par tâche, rôle par rôle, dans des proportions qui redessinent les contours du travail humain.

Une recomposition du travail à bas bruit

Là où certains s’attendaient à des licenciements massifs, les chercheurs ont trouvé… une alliance. Dans un grand centre d’appels analysé par Erik Brynjolfsson et Danielle Li du MIT, les agents débutants qui utilisent une IA sont plus rapides, plus précis, et même mieux notés par les clients. Grâce à une IA générative, ceux qui galéraient dans leurs premiers mois deviennent performants plus vite. L’algorithme ne les remplace pas. Il les accompagne.

Et ce n’est pas un cas isolé. L’Organisation Internationale du Travail l’a mesuré à l’échelle mondiale : dans les pays développés, plus de 13 % des emplois actuels pourraient être améliorés par l’IA, quand à peine 5 % seraient sérieusement menacés de disparition. Le chiffre semble modeste, mais il cache une révolution discrète : l’IA ne détruit pas tant qu’elle redéfinit.

On ne parle plus d’un choc, mais d’une recomposition — fine, silencieuse, à bas bruit. Une reconfiguration où les métiers changent de peau sans que l’on s’en rende compte.

Homme + machine : la nouvelle équation du monde professionnel

Mais tout le monde ne vit pas cette transformation de la même façon. Pour les économistes du MIT Daron Acemoglu et Pascual Restrepo, les effets de l’IA dépendent moins de la machine elle-même que de la manière dont elle est introduite. Dans un bureau de design, elle peut stimuler la créativité. Dans un entrepôt, elle peut remplacer. Dans un cabinet comptable, elle automatise ce qui semblait impossible hier, mais exige du salarié qu’il supervise, corrige, reformule.

Là encore, le facteur humain reste décisif. L’IA fait moins que ce qu’on dit, mais plus que ce qu’on voit. Elle s’infiltre dans les gestes, les réflexes, les habitudes. Ce n’est plus « homme ou machine », c’est « homme avec machine ». Et dans ce duo, ce n’est pas toujours clair qui mène la danse.

Travailler avec l’IA, un levier de performance… et d’inégalités

Dans certains secteurs, cette hybridation devient un facteur de réussite. En France, les offres d’emploi liées à l’IA ont explosé, passant de 21 000 en 2018 à 166 000 en 2024, selon une étude PwC. Les profils capables d’utiliser l’IA sont mieux payés — jusqu’à 56 % de plus en moyenne. Un chiffre qui fait rêver, mais qui inquiète aussi : que deviennent ceux qui n’ont pas accès à ces compétences ? Comment s’adapter quand on a été formé à faire seul, sans machine qui murmure à l’oreille ?

Cette nouvelle hiérarchie ne récompense plus seulement l’expérience ou le diplôme. Elle valorise la capacité à interagir avec une technologie qui change sans cesse. Dans ce contexte, ne pas savoir utiliser l’IA devient une forme d’illettrisme moderne.

Orchestrer plutôt que faire : les nouvelles compétences clés

Rien ne dit que le travail disparaisse. Mais il change de texture. Ce qui comptait hier — savoir écrire, calculer, trier — devient une compétence partagée avec la machine. Ce qui compte aujourd’hui, c’est d’orchestrer, de superviser, de corriger ce que l’IA propose.

Claire, elle, ne pense pas à tout ça. Elle est contente de finir ses appels plus vite. Mais elle commence à se demander si, un jour, elle pourra même se passer de son assistant numérique. Et si, à force de ne plus formuler ses phrases elle-même, elle saura encore vraiment les écrire.

L’invisible révolution : ce que l’IA fait à notre rapport au travail

Au fond d’une salle de coworking à Montpellier, Louise, graphiste freelance, tourne lentement son écran vers son collègue. « C’est Midjourney qui a fait ça. Pas moi. » L’image qu’elle montre — un visuel publicitaire léché, couleurs harmonieuses, composition impeccable — a été générée en moins de trois minutes par une IA. Louise l’a juste guidée. Donné quelques mots, des directions. Et la machine a exécuté.

« Je me sens utile… autrement. Mais j’avoue que je me demande encore où est passé mon métier. »

Créativité, conseil, rédaction : les professions intellectuelles bousculées

Ce que vit Louise n’a rien d’un cas isolé. Il y a dix ans, l’IA se tenait encore à distance des professions dites « créatives » : design, rédaction, marketing, conseil. Aujourd’hui, elle y est pleinement installée. Elle ne remplace pas systématiquement, mais elle transforme. Et pas seulement les tâches : elle redéfinit les identités professionnelles, les gestes de travail, la perception même de ce qui a de la valeur.

Ce que l’on délègue à la machine, on le désapprend

Dans les écoles, les universités, les bureaux, un même phénomène se répète : l’IA entre dans la pièce. Elle propose, corrige, synthétise. Et, dans le même temps, elle interroge. Car ce que l’on délègue à la machine, on cesse souvent de savoir le faire soi-même.

Ce glissement s’affirme, selon l’Observatoire de l’IA de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne : l’IA ne vient pas uniquement assister le travail, elle en reconfigure l’essence. Elle fait basculer des compétences dites expertes — rédiger, planifier, structurer — du côté de l’outil. Ce qui avait longtemps justifié le statut, le diplôme, la reconnaissance, devient un automatisme. Et ce changement bouleverse les repères.

Travail assisté : vers une nouvelle hiérarchie des compétences

Des études convergent : il ne s’agit pas d’une disparition brutale, mais d’une reconfiguration profonde. Dans l’entreprise, comme dans l’enseignement, la frontière entre la tâche « humaine » et la tâche « assistée » devient poreuse. La part de l’IA s’immisce partout : dans la formulation d’un mail, la rédaction d’un bilan, l’édition d’un visuel, la synthèse d’un article.

Ce n’est pas anodin. Dans une société qui a construit la valeur du travail autour de la production — écrire un texte, construire un budget, faire une maquette —, ce déplacement vers une fonction d’orchestration modifie la hiérarchie des rôles. Ce n’est plus celui qui fait qui compte, mais celui qui sait faire faire. L’expertise glisse vers l’ingénierie du prompt, de la commande, de la supervision. Et tout cela ne se voit pas toujours.

Centres d’appel : quand l’IA améliore sans qu’on en parle

Dans les centres d’appel, par exemple, où les IA suggèrent en temps réel les réponses les plus appropriées aux conseillers, les indicateurs de performance ont bondi. Les moins expérimentés, grâce à cette assistance, parviennent à traiter plus d’appels, avec plus de précision. C’est ce qu’ont observé les chercheurs Erik Brynjolfsson, Danielle Li et Lindsey Raymond. Mais dans les couloirs, personne ne parle vraiment d’IA. On parle de gain de temps. De confort. Rarement de transformation identitaire. Pourtant, c’est bien ce qui est en jeu.

Standardisation, pression créative et perte de signature

Et dans les milieux créatifs, longtemps préservés, la pression est plus forte encore. La standardisation s’installe. Les agences réclament des rendus plus rapides. Les clients demandent des livrables générés en quelques heures. Le « style IA » devient une norme tacite. Et les travailleurs, pris entre injonction de productivité et volonté de créer, s’adaptent. Tant bien que mal.

Un colloque organisé à l’Université Paul-Valéry Montpellier 3 en 2024 l’a montré : pour beaucoup de professionnels de l’image, du son, du mot, l’IA n’est pas tant une menace qu’un trouble. Elle les oblige à redéfinir ce qui relève de leur sensibilité, de leur signature. Et à accepter de cohabiter avec une machine qui, parfois, les imite un peu trop bien.

L’intention, la valeur, le sens : ce que le travail devient

Ce nouveau paysage bouleverse aussi les formes de reconnaissance. Quand la machine peut produire une analyse stratégique ou rédiger une lettre de motivation convaincante, à quoi mesure-t-on encore la valeur du travail fourni ? À l’intention ? Au résultat ? À l’interprétation ? Ces questions, longtemps réservées aux milieux artistiques, concernent désormais l’ensemble des secteurs.

Et pendant que l’IA redistribue les cartes, ce sont les compétences humaines — collaboration, intuition, éthique, capacité à contextualiser — qui remontent dans la hiérarchie invisible des qualités attendues. Savoir parler à une IA, oui. Mais savoir penser avec elle, surtout.

Génération IA : une nouvelle culture du travail se dessine

Pour les étudiants qui entrent sur le marché du travail, cette réalité n’a rien d’inquiétant. Elle est déjà là. Une enquête de Planeta en 2025 a montré que plus de 80 % d’entre eux estiment que l’IA va faire disparaître certains métiers. Mais, contrairement à ce qu’on pourrait croire, ils ne redoutent pas forcément l’automatisation. Ils s’en servent. L’IA est leur partenaire d’étude, leur assistant de rédaction, leur simulateur d’entretien.

Ce rapport décomplexé annonce un nouveau mode de travail : plus fluide, plus assisté, mais aussi plus incertain. Car si tout le monde peut produire un texte ou une image en quelques minutes, comment continuer à se distinguer ? Et comment préserver le sentiment d’avoir vraiment travaillé ?

Le choc du travail invisible : entre reconnaissance et recomposition

L’IA ne vole pas le travail. Elle recompose ce qu’on appelle travailler. Elle ne détruit pas la créativité. Elle la fait changer de forme. Et dans cette recomposition, il ne s’agit plus seulement d’outils, mais de sens. De reconnaissance. D’identité.

Le choc de l’IA est souvent invisible. Il ne passe pas par des suppressions massives, mais par des glissements subtils. Ce n’est plus le produit fini qui compte, mais la manière dont on en parle, dont on l’explique, dont on l’assume. Et c’est là, peut-être, que se joue l’essentiel.

L’impératif adaptatif — S’adapter ou disparaître ?

Apprendre à parler aux machines : la formation comme nouveau départ

Il y a quelques mois, dans un centre de formation pour adultes à Tours, un ancien cariste devenu agent d’accueil glissait à voix basse, en refermant son cahier d’exercices : « On m’a dit qu’il faudrait apprendre à parler aux machines. Alors je suis venu. » Autour de lui, des collègues en reconversion, des jeunes en quête de stabilité, des femmes de retour à l’emploi. Tous réunis pour la même raison : l’intelligence artificielle est entrée dans leurs vies sans prévenir. Et maintenant, il faut comprendre. S’adapter.

S’adapter : un mot, mille réalités professionnelles

S’adapter. Le mot revient partout. Dans les discours institutionnels, dans les plans RH, dans les formations continues. Mais que veut-il dire vraiment, lorsqu’on a 48 ans, une formation courte, et qu’on n’a jamais entendu parler de prompt engineering ? Ou quand on est cadre, qu’on maîtrise son domaine, et que, tout à coup une IA peut générer une bonne partie de vos « livrables » ?

De l’exclusion à l’inclusion : quand l’IA devient tremplin

Les chercheurs du MIT, dans leur étude sur les centres d’appel, ont montré que l’IA pouvait jouer un rôle positif, surtout auprès des débutants. Les jeunes conseillers, souvent peu formés, y gagnent en confiance, en efficacité, en autonomie. Ce n’est pas l’IA qui les remplace — c’est elle qui leur permet de progresser plus vite. Le choc technologique devient tremplin.

Et cela vaut aussi pour les chercheurs d’emploi. En France, une enquête menée en 2024 par France Travail et Konexio révèle que plus de 75 % des demandeurs d’emploi utilisent déjà l’IA dans leur parcours : pour rédiger un CV, formuler une lettre, simuler un entretien. Beaucoup y trouvent un soutien qu’ils n’avaient pas avant. Pour les publics les plus fragiles, c’est un levier d’inclusion, pas d’exclusion.

Apprendre à se réinventer : une compétence en soi

Mais cette dynamique n’est pas automatique. Elle demande des conditions. Du temps. De l’accompagnement. Car l’adaptation ne se décrète pas. Elle s’apprend, se construit, souvent dans l’inconfort. Elle suppose de désapprendre certaines habitudes, d’accepter de recommencer, de perdre un peu de contrôle.

Ce qui est en train de se jouer n’est pas une simple mise à jour de compétences. C’est une bascule. Une recomposition du rapport à l’apprendre Dans un monde où l’IA sait faire beaucoup — et, demain, encore plus —, la compétence ne repose plus seulement sur ce que l’on sait faire, mais sur la capacité à comprendre comment ça fonctionne et à se repositionner.

Penser avec l’IA : une nouvelle pédagogie du travail

C’est pourquoi les formations évoluent. Dans plusieurs universités, de nouveaux modules sont introduits : enseignement critique de l’IA, éthique des technologies, méthodes d’évaluation hybrides. On n’y apprend pas à coder une IA, mais à penser avec elle. Et à penser malgré elle aussi, parfois.

Tous les secteurs concernés : l’algorithme comme collègue

Cette mue n’épargne personne. Ni les cols bleus ni les cols blancs. Le baromètre PwC sur l’emploi et l’IA révèle que les métiers « augmentés » par l’IA ont bondi de 252 % en France entre 2019 et 2024. Et pas seulement dans la tech : marketing, finance, logistique, ressources humaines… tous les secteurs sont concernés. Tous les métiers, demain, auront une part d’algorithmique. Et la vraie question devient : que fait-on de cette part ?

Prime à l’adaptation : un marché du travail à deux vitesses

Pour les salariés qui maîtrisent ces outils, la différence est tangible : meilleure employabilité, progression plus rapide, et, souvent, meilleure rémunération. L’écart salarial moyen avec les autres ? 56 %. Une prime à la maîtrise technologique, qui dessine déjà une nouvelle forme de hiérarchie. Mais derrière ce chiffre se cache un risque : celui de créer un marché du travail à deux vitesses, entre ceux qui savent collaborer avec l’IA… et ceux qui restent sur le quai.

Une transformation systémique, pas seulement individuelle

C’est pourquoi les économistes — même les plus techno-optimistes — insistent sur un point : l’adaptation ne peut pas être qu’individuelle. Il faut penser système. Car on ne demande pas la même chose à un ingénieur de 30 ans en startup et à une agente administrative de 55 ans dans une collectivité. Les contextes varient, les trajectoires aussi. L’adaptation ne sera ni linéaire, ni égalitaire. Elle doit être accompagnée, pensée, financée.

Transformer aussi les organisations : la clef d’une IA inclusive

L’Organisation internationale du Travail le rappelle dans ses études : former les individus, oui. Mais il faut aussi transformer les organisations, les manières de recruter, d’évaluer, de piloter. Car une IA introduite dans une entreprise sans réflexion globale peut renforcer les inégalités plutôt que les réduire. À l’inverse, bien intégrée, elle peut soutenir l’inclusion, libérer du temps, valoriser l’humain.

Et si cette adaptation exige tant, c’est parce qu’elle touche à l’essence même du travail. Avant, être bon, c’était maîtriser une compétence. Désormais, c’est apprendre à se renouveler. Se former en continu. Se confronter à l’inconnu. Accepter que l’expertise ne soit plus un acquis définitif, mais un équilibre précaire.

C’est ce que ressentent beaucoup de professionnels aujourd’hui. Un directeur marketing qui se retrouve déstabilisé par un chatbot plus rapide que lui à synthétiser une étude. Une professeure qui doit réinventer ses critères d’évaluation. Une infirmière qui doit surveiller les décisions d’un algorithme de tri d’urgences.

Tous s’adaptent. Non pas parce qu’ils le veulent, mais parce qu’ils n’ont plus le choix.

S’adapter ensemble, pas en solo

L’intelligence artificielle ne fait pas table rase. Elle change la manière dont on construit sa place, son rôle, son autorité. Et dans ce nouvel ordre du travail, ceux qui réussiront ne seront pas forcément les plus brillants, mais les plus souples. Les plus curieux. Les plus capables de composer avec l’inconnu.

Alors oui, il faut s’adapter. Mais pas seul. Ensemble. Et en comprenant bien que ce n’est pas simplement l’IA qu’il faut apprivoiser — c’est le monde qu’elle est en train de faire naître.

Vers une nouvelle écologie du travail : Réinventer les règles du jeu

L’université face à l’IA : tout a changé, mais rien n’est prévu

Dans une salle de TD d’un IUT de région, le silence est inhabituel. Une dizaine d’étudiants de première année de BUT GEA (gestion des entreprises et des administrations) planchent sur un devoir sur table : « produire une note de synthèse argumentée sur la place du télétravail dans l’entreprise contemporaine ». Pas un bruit. Et pourtant, dans l’invisible, une autre scène se joue. Sur leurs écrans, les IA génératives tournent en tâche de fond. Certains ont demandé des idées, d’autres un plan, d’autres encore un paragraphe entier, qu’ils reformulent à peine. Le professeur passe dans les rangs. Il sait. Il laisse faire. Parce qu’il n’a pas les outils pour encadrer. Parce qu’il n’a pas les consignes. Et parce qu’il n’a pas le temps.

« Tout a changé, mais rien n’est prévu », dira-t-il plus tard en salle des profs.

Une école sans règles pour une IA omniprésente

Ce flottement n’est pas un cas isolé. Partout, dans les établissements scolaires, les universités, les grandes écoles, l’IA est déjà là. Et avec elle, une recomposition profonde des pratiques, des évaluations, des apprentissages. Mais aussi une série de vides réglementaires. Que corriger exactement ? À quel moment commence la triche ? Où s’arrête l’autonomie ? Quelle valeur donner à un travail coécrit avec une machine ?

Les enseignants ne sont pas opposés à l’IA. Beaucoup en voient le potentiel : personnalisation des parcours, aide à la rédaction, soutien à l’orientation. Mais ce qu’ils constatent, c’est que les règles du jeu n’ont pas changé. L’IA est là. Et personne n’a dit comment vivre avec.

C’est toute une écologie du travail intellectuel qui vacille.

Droit du travail, conventions, statuts : l’incompréhension hiérarchique

Car l’enjeu n’est pas seulement pédagogique. Il est institutionnel. Ce flou que l’on retrouve dans les salles de classe, on le retrouve aussi dans les conventions collectives, dans les accords d’entreprise, dans les statuts administratifs. L’intelligence artificielle reconfigure les pratiques, mais les cadres restent figés.

Un ouvrage de l’Université de Laval (Québec, Canada) le montre : les formes classiques du droit du travail, forgées pour un monde industriel, encadrent mal un monde où le travail est décomposé, distribué, partiellement automatisé. Les droits sont attachés à un poste. Or le poste se fluidifie. Ce n’est plus toujours l’humain qui produit seul. Mais c’est lui qui reste seul responsable.

Étudiants et IA : des pratiques spontanées

Dans le monde universitaire, cette tension se double d’un enjeu de transmission. Car les jeunes générations adoptent l’IA comme un réflexe. Bien des des étudiants utilisent déjà l’IA pour leurs devoirs ou leur orientation professionnelle. Ce n’est pas une aide extérieure. C’est une composante du travail.

Mais cette adoption n’est pas encadrée. Elle est spontanée, parfois maladroite, souvent inventive. Les étudiants apprennent entre eux, sur YouTube, dans des groupes Discord, dans des forums. Ce sont eux qui, en réalité, expérimentent ce que pourrait être une autre manière de travailler — plus assistée, plus dialoguée, plus hybride. Et pendant ce temps, les institutions peinent à formuler une position claire.

Ce n’est pas l’IA qu’il faut réguler, c’est le travail qu’elle redéfinit

C’est là que la question de la régulation prend tout son sens. Ce n’est pas tant l’IA qu’il faut contrôler. C’est ce qu’on veut faire du travail. Dans son rapport 2025, l’Organisation Internationale du Travail le rappelle : les effets de l’IA ne sont pas uniformes. Ils dépendent du cadre dans lequel elle s’insère. C’est parce que le travail reste une construction sociale — qu’il est possible d’en orienter les transformations.

France et Europe : des politiques à la recherche de sens

L’exemple français est éclairant. La France a investi dans l’intelligence artificielle. Mais les débats sur la régulation restent à l’état de frictions. L’AI Act européen est attendu dans les faits, mais demeure flou pour la grande majorité des entreprises, le secteur public et les citoyens. Les universités comptent sur des consignes. Les enseignants improvisent, font comme ils peuvent. Les étudiants expérimentent.

Vers une protection : changer de paradigme

Inventer une protection portable, capable de suivre un individu dans une carrière désormais éclatée, mouvante, hybride… Est-ce une solution ? Car c’est aussi cela que penser une écologie du travail : reconnaître que les outils changent plus vite que les institutions. Et que si l’on ne réinvente pas les règles, c’est le travail lui-même qui perdra en valeur, en sens, en dignité.

Quand la norme n’évolue pas, c’est l’inégalité qui s’installe

Le monde éducatif le montre bien : quand les normes ne suivent pas, chacun fait comme il peut. Les étudiants avancent. Les enseignants s’épuisent. Les jurys flottent. Et au final, ce n’est pas la technologie qui crée l’inégalité, c’est l’absence de cadre autour d’elle.

Du flou à l’expérimentation : premières pistes concrètes

Alors que faire ? Accompagner. Encadrer. Expérimenter. Dans certains établissements, des initiatives émergent : chartes d’usage de l’IA, cours de littératie algorithmique, évaluation par oral après usage d’un texte généré. On n’interdit plus. On encadre. On apprend à vivre avec. Et c’est peut-être cela, le cœur du changement : cesser de penser en termes de « tolérance » ou de « triche », et commencer à réfléchir à la manière dont on veut que le travail — intellectuel, émotionnel, manuel — soit reconnu, accompagné, valorisé dans un monde où l’humain n’est plus seul.

Réinventer le travail : une éthique à reconstruire

L’IA ne supprimera pas les étudiants. Ni les professeurs. Ni les chercheurs. Ni les travailleurs. Mais elle oblige chacun à se repositionner. À redéfinir ce qu’on attend d’un exercice, d’une copie, d’un diplôme, d’un métier.

Et dans cette refondation silencieuse, il ne s’agit plus seulement d’adapter les programmes et les formations. Il s’agit de réinventer une éthique du travail. Une grammaire partagée. Une vision de ce que nous appelons encore — mais peut-être plus pour longtemps — faire les choses par soi-même.

L’intelligence artificielle, révélateur de nos choix de société

Ce n’est pas la première révolution du travail, mais celle-ci est intime

Ce n’est pas la première fois que le travail tremble. L’électricité, l’automatisation, l’informatique ont déjà redessiné ses contours. Mais cette fois, c’est différent. Car l’intelligence artificielle ne touche pas seulement les gestes. Elle pénètre les mots, les idées, les intentions. Elle travaille à nos côtés, mais aussi à notre place, parfois. Et ce qu’elle transforme, plus encore que nos métiers, c’est la manière même dont nous nous définissons : travailleurs, professionnels, auteurs.

Une transformation en douceur… mais en profondeur

L’IA ne détruit pas. Elle recompose. Et dans cette recomposition, ce qui frappe, ce n’est pas tant la brutalité que la finesse. L’IA avance par glissements. Elle nous aide avant de nous inquiéter. Elle soulage avant de nous déstabiliser. Elle améliore avant de redéfinir.

Les chiffres contre les peurs

Des études le précisent : il ne s’agit pas d’un grand remplacement, mais d’une grande transformation comme le souligne l’Organisation Internationale du Travail. Et pourtant, l’inquiétude persiste. Pourquoi ? Parce que le travail, ce n’est pas qu’un revenu. C’est une identité. Un lien social. Une reconnaissance.

Des chercheurs du MIT, de HEC, de Paris 1 et de Laval le montrent : l’IA ne fait pas que modifier les tâches, elle redéfinit les rapports de pouvoir, les formes d’évaluation, les critères de valeur. Elle introduit une incertitude généralisée. Un flou qui oblige chacun à s’adapter, souvent seul, face à un système encore mal préparé à l’encadrer.

Pas de fatalité : encadrer, orienter, décider collectivement

Mais cette transformation n’est pas une fatalité. Elle dépend des choix que nous faisons — ou que nous ne faisons pas. Des règles que nous fixons. Des valeurs que nous défendons.

L’intelligence artificielle n’a pas de morale, pas de vision. Certains disent qu’elle « optimise ». Ce sont nos institutions, nos collectifs, nos écoles, nos entreprises, qui donnent le cap. Ce sont nos lois, nos formations, nos chartes, qui décideront si l’IA deviendra un levier d’émancipation ou un outil d’isolement.

Deux voies : performance algorithmique ou pacte social renouvelé

Face à elle, deux voies s’ouvrent. L’une, rapide, fondée sur la performance, le pilotage algorithmique, l’individualisation extrême. L’autre, plus lente, mais plus solide : fondée sur la pédagogie, la négociation, l’invention de protections, de la robustesse.

Le travail ne meurt pas. Il mute. Et nous devons l’accompagner

Le travail ne disparaît pas. Il devient mouvant, multiple, partiellement assisté. Et c’est à nous, collectivement, d’inventer l’écosystème qui permettra à chacun d’y trouver sa place — avec ou sans IA. Pas pour revenir en arrière, mais pour garder ce qui fait que, même au cœur du numérique, il reste une part d’humain dans le travail : la part du sens.

IA et emploi : poser une vraie question

Alors, l’intelligence artificielle va-t-elle remplacer nos emplois ? Non, pas en bloc. Mais elle interroge profondément ce que nous appelons un emploi, un métier, une compétence… Elle n’annonce pas la fin du travail. Elle en révèle les fragilités. Et nous laisse, au fond, devant cette question :
Dans quelle société voulons-nous encore travailler ?


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