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LinkedIn devient-il le nouvel Instagram ?

13 juillet 2025
Se filmer. Photo : Mart Production / Pexels
  1. Quand le réseau professionnel adopte les codes d’Instagram
  2. Le tournant visuel : LinkedIn se convertit à l’esthétique de l’attention
  3. Victoire du storytelling sur le discours corporate et ChatGPTisation des posts
  4. Un réseau professionnel qui s’humanise… ou se scénarise ?
  5. Influenceurs LinkedIn, algorithme émotionnel et marketing de soi : La face cachée d’un réseau en quête d’attention
  6. Quand les pros deviennent des créateurs de contenu
  7. Un algorithme qui valorise l’émotion, pas l’expertise
  8. Du CV à l’identité numérique performée
  9. LinkedIn : réseau d’opportunités ou miroir de soi ?

Quand le réseau professionnel adopte les codes d’Instagram

LinkedIn n’est plus ce qu’il était. Loin de la plateforme sobre et formelle des années 2000, il s’impose aujourd’hui comme un espace de visibilité où le storytelling, la mise en scène de soi et le visuel prennent une place croissante. À tel point qu’une question s’impose de plus en plus, chez les utilisateurs comme chez les analystes du numérique : LinkedIn est-il en train de devenir le nouvel Instagram du monde professionnel ?

Là où l’on attendait des partages d’articles sectoriels, des offres d’emploi et des annonces de nominations, le fil d’actualité s’ouvre désormais sur des récits personnels, des selfies de dirigeants, des vidéos introspectives, et des carrousels à haute intensité émotionnelle. Une transformation progressive, mais décisive, où les logiques de performance attentionnelle ont remplacé les simples échanges professionnels.

Le tournant visuel : LinkedIn se convertit à l’esthétique de l’attention

À l’origine, LinkedIn s’affichait comme un réseau d’élite sobrement codé : portrait professionnel, titres clairs, description rigoureuse. Mais ces codes se sont effacés au fil des années. Le format textuel, longtemps dominant, cède aujourd’hui du terrain à des formats bien plus visuels : images plein écran, vidéos verticales, montages graphiques, carrousels animés, le tout conçu pour capter l’attention en scroll.

Ce changement n’est pas anodin. Il est stratégique. Dans une étude conjointe publiée en 2024 par Okoplus et Aressy, on apprend que les posts accompagnés d’une image génèrent 2,3 fois plus d’engagement que les posts exclusivement textuels. Quant aux vidéos, elles multiplient par cinq le nombre de commentaires, en moyenne. LinkedIn ne se contente plus de relayer des contenus professionnels : il veut les faire vivre à l’écran.

La tendance est même devenue structurelle. Les utilisateurs les plus visibles — consultants, recruteurs, dirigeants, créateurs LinkedIn autoproclamés — ont bien compris que le réseau privilégie désormais l’accroche visuelle et la mise en récit incarnée. Résultat : les contenus froids et analytiques se noient dans la masse, tandis que les publications émotionnelles, authentiques ou provocantes, remontent naturellement dans l’algorithme. Les notifications se font grandissantes lorsque les commentaires sur des posts d’ami d’ami se comptent en nombre. Une logique qui n’est pas sans rappeler celle d’Instagram… mais sous costume-cravate.

Victoire du storytelling sur le discours corporate et ChatGPTisation des posts

Ce glissement visuel s’accompagne d’un changement de ton. Il fut un temps où LinkedIn était réservé aux annonces d’entreprise, aux partages d’études de cas, ou à des tribunes managériales consensuelles. Aujourd’hui, l’émotion a pris le pas sur la posture. La réussite professionnelle se raconte en mode « story », avec une première personne assumée, une tension narrative et une chute morale. L’utilisation massive de ChatGPT et de scripts empruntés à la scénarisation d’histoire aide grandement à ce phénomène de généralisation. Aux posts rédigés au vocabulaire pauvre, à l’orthographe et à la syntaxe incertaine, apparait soudainement un style d’écriture fluide normalisé.

Le storytelling professionnel s’impose comme la norme éditoriale dominante. On ne dit plus « J’ai intégré telle entreprise », mais « Il y a un an, j’étais au fond du gouffre. Aujourd’hui, je viens de signer un CDI qui change ma vie. » Ce ne sont plus les diplômes qui impressionnent, mais les épreuves traversées. Le pathos devient stratégie.

Ce phénomène, loin d’être marginal, est analysé par des chercheurs comme le sociologue Antonio Casilli, qui parle d’une « subjectivation algorithmique ». Selon lui, les plateformes récompensent les récits incarnés, car ils sont plus engageants. L’individu s’y exprime moins pour informer que pour capter l’attention, dans un format calibré pour l’algorithme.

Ce n’est pas un hasard si de nombreux crĂ©ateurs LinkedIn reprennent les ficelles narratives des influenceurs Instagram : publication au bon timing, images flatteuses, tonalitĂ© positive ou inspirante, slogan personnel en majuscules. Le storytelling devient une compĂ©tence autant qu’un outil d’autopromotion. Et dans un monde oĂą la visibilitĂ© est monnaie d’influence, raconter sa vie pro s’est muĂ© un acte de performance.

Un réseau professionnel qui s’humanise… ou se scénarise ?

Ce tournant narratif s’accompagne d’un changement plus profond dans la perception de LinkedIn. Autrefois perçu comme un espace froid et fonctionnel, il devient un lieu d’exposition émotionnelle, où la vulnérabilité, l’authenticité supposée et l’expérience de vie prennent le dessus sur le discours institutionnel. On y parle burn-out, quête de sens, maternité, discrimination ou deuil, dans des formats qui oscillent entre témoignage personnel et stratégie de branding.

Ce brouillage entre sphère professionnelle et sphère intime interroge. Car si certains saluent cette évolution comme une forme d’humanisation du travail, d’autres y voient une dérive narcissique ou un nivellement par l’émotion. En réalité, LinkedIn ne devient pas Instagram : il le copie, le détourne, l’adapte à son propre univers, pour créer une grammaire hybride, entre réseau de networking et scène de storytelling.

Influenceurs LinkedIn, algorithme émotionnel et marketing de soi : La face cachée d’un réseau en quête d’attention

La transformation de LinkedIn ne s’arrête pas à l’esthétique ni au ton des publications. Elle touche aussi à la structure de l’audience, à la manière dont la visibilité se construit, et aux nouveaux acteurs qui émergent dans cette économie de l’attention. Car derrière cette « Instagramisation » progressive du réseau professionnel se profile un phénomène plus vaste : la montée en puissance des influenceurs LinkedIn et l’emprise croissante de l’algorithme sur les règles de l’expression publique.

Quand les pros deviennent des créateurs de contenu

Longtemps, LinkedIn fut le terrain des DRH, des recruteurs et des cabinets de conseil. Aujourd’hui, il est devenu le royaume de nouveaux profils : coachs LinkedIn, solopreneurs, formateurs en personal branding, cadres en quête d’audience, tous métamorphosés en experts en engagement. Ils soignent leur image, postent avec régularité, maîtrisent les codes du réseau et surtout, se racontent en permanence. Leur outil principal : leur propre histoire.

Cette nouvelle génération d’utilisateurs cultive une posture mi-personnelle, mi-professionnelle. Ils ne représentent pas une entreprise : ils s’incarnent eux-mêmes. Leur produit, c’est leur parcours, leur regard sur le monde du travail, leur style narratif. Un baromètre publié en 2024 par Visibrain en partenariat avec LinkedIn indique d’ailleurs que 65 % des publications à fort engagement proviennent de profils individuels, non de pages entreprises. L’autorité ne se construit plus par la fonction, mais par la capacité à créer du lien.

Et ce lien se construit par des stratégies identiques à celles observées sur Instagram ou TikTok : teaser ses publications, solliciter les commentaires, relancer l’audience par des formats courts, jouer sur la proximité. Plus encore, certains créateurs LinkedIn utilisent des outils d’analyse comme Taplio ou Shield pour suivre leurs performances, optimiser leurs posts, et conquérir de nouveaux abonnés. L’attention devient une métrique de carrière.

Un algorithme qui valorise l’émotion, pas l’expertise

Dans cette dynamique, l’algorithme de LinkedIn joue un rôle décisif. Autrefois neutre et centré sur les connexions de niveau 1 ou 2, il est devenu une mécanique de viralité, structurée autour de la réactivité émotionnelle. Ce ne sont plus les contenus les plus informatifs qui circulent, mais ceux qui suscitent le plus de réactions rapides.

Une étude de Shield Analytics publiée en 2023 a révélé que les publications qui déclenchent des émotions fortes — joie, indignation, surprise, compassion — ont en moyenne 60 % de portée en plus que les posts factuels. En d’autres termes, l’algorithme pousse à l’hyper-personnalisation, à la dramatisation du vécu, à la recherche de l’effet « waouh » ou « frisson ». Comme sur Instagram, l’audience ne réagit pas au fond, mais à l’impact.

Cela ne signifie pas que l’expertise a disparu de LinkedIn. Mais elle doit désormais s’adapter aux nouveaux codes : se rendre lisible, incarnée, scénarisée. Même un sujet technique — IA, cybersécurité, recrutement, management — doit s’inscrire dans un cadre narratif, avec une accroche personnelle, une tension, et un appel à réaction. Le post informatif seul ne suffit plus à émerger.

Du CV à l’identité numérique performée

Ce basculement questionne la vocation même de LinkedIn. Le réseau n’est plus seulement un outil de carrière. Il est devenu un média de soi. On n’y vient plus seulement pour chercher un emploi ou recruter un profil, mais pour exister publiquement dans son rôle professionnel. Ce changement reflète une transformation plus large : celle d’un monde du travail où l’identité se construit en ligne, dans la performance, dans la narration de soi.

Dans cette logique, l’authenticité devient un levier de marketing. Il faut paraître sincère, montrer ses failles, parler vrai. Ce n’est pas un hasard si certains des posts les plus viraux de ces dernières années évoquent des thèmes très personnels : burn-out, reconversion, maternité, harcèlement, licenciement. Le monde professionnel se dit désormais avec les mots de l’intime, et c’est précisément ce mélange des registres qui fait écho dans l’algorithme… et dans l’audience.

Mais à force de codifier l’authenticité, ne risque-t-on pas de créer une nouvelle norme ? Une forme d’injonction à se raconter, à performer sa vulnérabilité, à se montrer toujours « humain », mais dans les limites d’un cadre calibré ? Certains professionnels expriment déjà un malaise. Ils ne se reconnaissent plus dans ce LinkedIn devenu scène. Ils peinent à y trouver leur place. Et si, au lieu d’élargir la parole professionnelle, cette évolution la recentrait sur ceux qui savent déjà captiver ?

LinkedIn : réseau d’opportunités ou miroir de soi ?

À la question « LinkedIn devient-il le nouvel Instagram ? », la réponse n’est pas simple. Il ne s’agit pas d’une imitation pure. Mais d’un phénomène d’hybridation. LinkedIn conserve ses spécificités — son audience B2B, ses finalités de carrière, ses outils de recrutement — tout en intégrant les codes de l’économie de l’attention : image, émotion, incarnation, performance.

Ce mélange produit un espace original, à la fois outil de développement professionnel et arène de visibilité personnelle. Un espace où les frontières entre l’être et le paraître s’estompent, et où chaque publication devient un exercice d’exposition stratégique.

Faut-il le regretter ? Peut-être pas. Cette évolution reflète aussi une forme d’ouverture : plus de diversité de ton, plus de voix actuelles, plus de récits hors norme. Mais elle impose ainsi de nouveaux réflexes, de nouvelles compétences, une pression inédite. Dans ce LinkedIn de 2025, il ne suffit plus d’avoir un bon parcours. Il faut aussi savoir le raconter, le scénariser, le rendre désirable.

En somme, LinkedIn n’est plus seulement le réseau où l’on met en ligne son CV. C’est devenu le lieu où l’on incarne son rôle professionnel face caméra. Avec ses lumières flatteuses, ses effets d’engagement, et ses filtres émotionnels. Le travail ne se cache plus. Il se montre. Il se joue. Il s’expose.


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