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Quand l’intelligence artificielle mime l’intelligence : allons-nous oublier ce que « savoir » veut dire ?

1 août 2025
Apprendre. Photo : Jonathan Borba / Unsplash
  1. Paraknowing : l’illusion du savoir qui parle si bien qu’on oublie d’écouter
  2. Paratexte, paraknowing : quand le vrai s’efface derrière le vraisemblable
  3. Et si la vraie connaissance, c’était d’apprendre à douter encore ?

Paraknowing : l’illusion du savoir qui parle si bien qu’on oublie d’écouter

Ce n’est pas de l’intelligence… mais ça y ressemble terriblement

Il suffit de quelques secondes. Une question tapée, une réponse limpide, bien tournée, parfois même brillante. Et voilà : on passe à autre chose, satisfait. C’est pratique, c’est rapide, c’est confortable. Mais avez-vous remarqué ? À force d’obtenir des réponses si bien formulées, on omet de se demander si elles sont justes. Ou même vraies.

Ce n’est pas une révolution brutale. C’est une transition douce, presque invisible. Un glissement dans notre rapport à la connaissance. Ce que nous appelions autrefois « savoir » — ce mélange de doutes, d’expériences, de mémoire et de réflexions — est en train de se faire remplacer. Par quoi, exactement ? Par quelque chose d’autre. Quelque chose qui parle comme le savoir, qui pense comme le savoir, mais qui n’est pas du savoir.

Un peu comme un sosie très convaincant. Ou comme un décor de cinéma : beau, réaliste… et creux à l’intérieur.

Paraknowing : l’illusion du savoir à l’ère de l’IA

Et si la plus grande révolution cognitive de notre époque ne venait pas de l’intelligence artificielle… mais de notre acceptation aveugle de ses réponses ? Derrière la fluidité bluffante des IA génératives se cache une forme de savoir parallèle, séduisante, mais creuse, que l’on confond de plus en plus avec la vérité. Ce phénomène, que l’on peut comparer au paratexte en littérature, redéfinit en profondeur notre rapport à l’éducation, aux médias et à l’expertise. À force de « paraknowing » (autrement possiblement nommé pseudo-savoir ou savoir d’apparence), serions-nous en train d’oublier ce que signifie vraiment savoir ?

Une intelligence sans esprit, un raisonnement sans conscience

Les modèles d’intelligence artificielle génératives ne comprennent rien. C’est une phrase qui peut choquer, tant leurs réponses paraissent intelligentes. Et pourtant, derrière leur assurance se cache une mécanique statistique : ils prédisent le mot le plus probable à chaque étape. Rien de plus.

Pas de mémoire propre, pas de convictions, pas de perception du réel. Pas même de conscience que vous êtes là. Ils n’« apprennent » pas au sens humain : ils s’ajustent. Et cependant, la fluidité de leur discours nous trompe. Elle produit cette impression, si familière, de discuter avec une forme d’esprit.

C’est là tout le paradoxe. Ce que nous voyons n’est pas de l’intelligence — c’est une performance de l’intelligence. Une simulation brillante, sans vie intérieure. Le reflet d’une pensée, pas sa source. Et malgré cela, nous sommes prêts à l’écouter.

Ce savoir IA qui n’en est pas un… mais qui séduit

Il y a un mot pour désigner cette forme de connaissance « à côté » : paraknowing. Littéralement : savoir parallèle. Comme le paranormal, voir aussi le paratexte en littérature. Ce n’est pas le cœur du savoir, c’en est la mise en scène. Et c’est là que réside toute la force de cette illusion : elle est convaincante.

Le paraknowing, c’est cette capacité à livrer une réponse fluide, bien articulée, sans réelle compréhension derrière. Il ne s’agit pas de vérité, mais de cohérence apparente. D’un discours qui sonne juste — même quand il ne l’est pas. Et plus ce discours se généralise, plus notre exigence vis-à-vis du vrai s’émousse.

On ne demande plus : « Est-ce que c’est vrai ? »
Mais plutôt : « Est-ce que ça tient debout ? »

La dérive douce et silencieuse de l’IA vers l’apparence

Au début, cela nous faisait rire. Les hallucinations de l’IA alimentaient les réseaux sociaux, les absurdités étaient moquées, partagées, analysées. Mais peu à peu, la méfiance laisse place à l’habitude. La forme, l’aisance, la rapidité deviennent des gages implicites de crédibilité. Et nous glissons — sans nous en rendre compte — d’un savoir fondé sur le réel vers un savoir fondé sur l’effet.

Pourquoi vérifier ce qui sonne bien ? Pourquoi douter de ce qui nous arrange ? Le paraknowing n’impose rien, il suggère avec douceur. Il ne contredit pas, il convainc. Il est l’algorithme du confort intellectuel.
Et ce confort a un prix : celui de l’attention. Peu à peu, nous n’écoutons plus ce qui est dit, mais comment c’est dit. Le rythme devient plus important que le contenu. La fluidité prend le pas sur la véracité. Et c’est ainsi que le sens glisse sous la surface.

L’analogie du paratexte : une culture de l’emballage

Pour comprendre ce qui se joue, il faut convoquer un autre domaine : la littérature. Le paratexte, ce sont tous les éléments qui encadrent un texte sans en faire partie — titres, couvertures, résumés, préfaces… Ces signes périphériques qui orientent la lecture, mais ne disent rien en soi.

L’IA générative, avec sa capacité à produire des discours lisses et structurés, fonctionne exactement de cette façon. Elle fabrique un paratexte du savoir : quelque chose qui donne envie de croire que c’est profond, que c’est fiable, que c’est documenté. Mais qui reste toujours à l’extérieur du vécu.

Le paraknowing, c’est donc cela : un savoir en surface. Comme un résumé de livre qu’on lirait à la place du livre. Une connaissance prémâchée, préméditée, prédisposée à séduire. Et cela nous arrange bien, car cela nous évite de chercher.

La vraie question n’est donc plus : l’IA est-elle intelligente ?
Mais : sommes-nous encore capables de reconnaître une connaissance authentique ?

Paratexte, paraknowing : quand le vrai s’efface derrière le vraisemblable

L’éducation sous perfusion de pseudo-savoir

Imaginez une génération qui apprend non pas à chercher, mais à reconnaître une réponse bien formulée. Une génération qui confond structure avec contenu, et cohérence grammaticale avec crédibilité intellectuelle. Ce n’est plus une projection lointaine : c’est déjà là.

Les modèles génératifs fournissent aujourd’hui des synthèses impeccables, des résumés instantanés, des plans rédigés à la perfection. Pourquoi se fatiguer à comprendre quand on peut recevoir un savoir prêt-à-penser ?

Le danger n’est pas seulement la triche scolaire, mais une transformation en profondeur de ce que signifie apprendre. Apprendre ne serait plus construire une pensée, mais naviguer entre des fragments bien agencés. L’étudiant devient un utilisateur de paratexte, un gestionnaire de savoirs déjà stylisés.

Et plus la réponse est fluide, plus elle devient séduisante. Le vernis remplace la substance. La vitesse, l’effort. C’est toute une grammaire du vrai qui se désagrège — et ce, sans même provoquer de scandale. Le paraknowing, comme tout bon paratexte, fait les choses poliment.

Médias et experts : l’autorité au ton, pas au fond

Dans ce nouveau régime cognitif, celui qui parle bien gagne. Peu importe qu’il sache. L’enjeu n’est plus d’avoir raison, mais de bien le formuler. Les IA, avec leur talent oratoire inégalé, modifient la perception de ce que nous appelions « expertise ».

Des médias eux-mêmes glissent dans cette pente. Pourquoi enquêter longuement si un modèle peut rédiger une analyse crédible en trente secondes ? Pourquoi ralentir le rythme éditorial pour vérifier, quand la compétition se joue sur la réactivité ?

Et l’expert, dans ce contexte, est sommé non plus de penser juste, mais de produire vite. À terme, on ne lui demande plus une pensée, mais une capacité à habiller une idée. Là encore, le paratexte l’emporte : le discours devient un packaging. Une vérité plausible plutôt qu’une réalité vérifiée.

Quand « ça marche » remplace « c’est vrai »

C’est peut-être là le point de bascule le plus discret, mais aussi le plus profond : la vérité cède la place à l’efficacité. Si une réponse « fonctionne » — c’est-à-dire satisfait l’utilisateur, fait gagner du temps, génère de l’engagement — alors elle est considérée comme suffisante.

Le critère de la performance prend le pas sur celui de la véracité. Ce glissement est insidieux, car il n’a rien d’illogique dans le monde numérique. Après tout, si une réponse vous fait avancer, pourquoi en douter ?
Mais c’est une pente dangereuse. Car ce qui « marche » dans l’instant peut très bien être fondé sur du vide. Une donnée mal interprétée, une logique biaisée, un lien imaginaire — le tout enrobé dans un discours fluide, élégant, parfaitement rassurant.

Autrement dit : le paraknowing, ce paratexte généralisé de la connaissance, satisfait sans engager. Il produit une expérience cognitive sans la responsabilité qui devrait l’accompagner.

Savoir ou sembler savoir : le piège de l’IA fluide

Il faut du temps pour savoir. Il faut de l’effort, du doute, parfois de l’inconfort. Mais l’IA nous propose l’inverse : un savoir instantané, qui évacue la complexité, qui gomme les tensions. Et à force de ne plus rencontrer de résistance, nous oublions que la pensée naît aussi du frottement.

Le paratexte, dans un livre, ne remplace jamais le texte. Il l’annonce, il l’oriente, mais il ne le dit pas. L’IA, aujourd’hui, produit une infinité de paratextes sans jamais toucher au réel de l’expérience vécue.
Elle parle du monde sans l’avoir habité. Elle propose des récits sans avoir ressenti. Et nous, peu à peu, devenons des lecteurs d’emballages. Des consommateurs de cohérence, pas de vérité.

Revenir à l’épaisseur du réel

Faut-il pour autant rejeter ces outils ? Non. Ce serait une erreur symétrique. Car cette illusion de savoir peut aussi nous pousser à une plus grande exigence intellectuelle. Elle peut nous forcer à ralentir, à vérifier, à questionner ce qui semble aller de soi.

Le paraknowing n’est pas seulement une menace : c’est un miroir. Il révèle ce que nous acceptons comme suffisant. Il interroge nos critères, notre paresse, notre besoin de confort cognitif.

À nous de réapprendre à faire la différence entre un beau discours et une idée juste. Entre une réponse fluide et une pensée fondée. À nous de remettre de la friction dans un monde qui en manque.

Et si la vraie connaissance, c’était d’apprendre à douter encore ?

Nous ne sommes pas remplacés par l’IA. Mais nous sommes redéfinis par elle. Non dans notre capacité à produire du texte, mais dans notre capacité à croire ce que nous lisons.

Le défi à venir n’est pas technique, il est épistémologique. Allons-nous continuer à préférer la fluidité à la véracité ? Le style à la substance ?

Car si nous vivons trop longtemps dans ce monde de paratexte cognitif, nous pourrions oublier ce que signifie vraiment connaître. Ce ne sera pas une chute brutale. Ce sera un glissement doux, lent, irrésistible.

Un jour, peut-être, nous nous réveillerons avec l’étrange impression d’avoir tout compris — sans jamais avoir rien su.


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