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Comment LinkedIn cherche à imposer un récit narratif formaté à l’ère de l’IA

14 septembre 2025

En 2022, le selfie larmoyant du PDG Braden Wallake, après les licenciements de ses employés déclenche un tollé sur LinkedIn. Celui-ci est accusé de narcissisme et de déconnexion avec le réel. Photo : B. Wallake / LinkedIn
  1. De Foucault à l’algorithme : la bascule du discours
  2. La triple mutation des récits : argent, machines et émotions
  3. LinkedIn, laboratoire d’une narration normée
  4. En ligne, sommes-nous encore auteurs de nos vies ?
  5. En résumé

Jamais les individus n’ont autant raconté leurs histoires, et jamais ces récits n’ont été aussi peu originaux. À l’époque des réseaux sociaux et de l’intelligence artificielle générative, le storytelling (rebaptisé aujourd’hui, le narratif) n’est plus seulement un art, mais une infrastructure. Les carrières se transforment en scénarios, les émotions en carburant algorithmique, et les algorithmes eux-mêmes deviennent les nouveaux oracles du récit. De Foucault à LinkedIn, de l’institution à l’IA, une question s’impose : qui écrit encore nos histoires ?

De Foucault à l’algorithme : la bascule du discours

Lorsque Michel Foucault prononce, en décembre 1970, sa leçon inaugurale au Collège de France, il choisit un titre volontairement provocateur : L’Ordre du discours. Ce n’est pas une célébration de la liberté d’expression, mais au contraire une mise en garde : parler, écrire, débattre n’est jamais un acte neutre. C’est un geste contraint, borné par des règles, filtré par des institutions, surveillé par des gardiens.

Dans la France des années 1970, ce constat fait sens. La parole publique circule à travers des médiations visibles et reconnues : les universités valident le savoir, les académies fixent les canons de la langue, les médias hiérarchisent l’information, les maisons d’édition décident qui peut publier.

Dans ce monde vertical, la légitimité d’un récit ne vient pas tant de son contenu que de l’autorité de celui qui le porte. Le journaliste s’exprime parce qu’il écrit au sein d’une rédaction ; l’écrivain parce qu’il est adoubé par un éditeur ; l’avocat parce qu’il plaide dans un tribunal.

Foucault décrit alors un paysage clair, presque cartographié : 4 instances organisent la circulation des discours. Les rituels, qui définissent les scènes d’énonciation. Les sociétés de discours, qui imposent leurs règles. Les doctrines, qui orientent les contenus. Les groupes sociaux, qui assignent à chacun les récits qu’il est autorisé à porter.

L’expression en ligne : de la narration à l’engagement

Un demi-siècle plus tard, ce décor a volé en éclats. La révolution numérique a tout bouleversé. Internet d’abord, puis les réseaux sociaux, ont disloqué ces filtres de légitimation. Le journaliste ne détient plus le monopole de l’information. L’écrivain n’a plus besoin d’un éditeur pour être lu.

L’expert n’est plus seul à produire du savoir. Désormais, un inconnu peut publier une vidéo virale depuis sa chambre et toucher des millions de personnes en quelques heures.

À première vue, c’est une victoire de la démocratie narrative : chacun peut parler, chacun peut raconter. Mais Christian Salmon nous invite à voir l’envers du décor dans un texte passionnant publié en septembre 2025 chez AOC : Un nouvel ordre narratif est-il en train de s’imposer ? Ce qui a remplacé les institutions visibles, ce ne sont pas des espaces de liberté pure. Ce sont des plateformes et leurs algorithmes.

L’autorité n’est plus conférée par un statut social, mais par une métrique opaque : le nombre de vues, de likes, de partages, la durée de visionnage. Nous sommes passés d’un ordre du discours à un ordre de l’engagement (littéralement en communication digitale et marketing digital, se définit comme le processus de communication et d’interaction entre une entité – marque, entreprise, influenceur, etc. – et sa communauté en ligne).

L’IA générative imite la narration

Et voilà qu’un nouvel acteur s’invite : l’intelligence artificielle générative. Avec elle, la rupture s’approfondit. Car l’IA ne se contente pas d’amplifier nos récits : elle les produit. Elle rédige des posts, compose des images, génère des vidéos. Elle sait inventer une success story de toute pièce, composer un témoignage fictif, produire un article pseudo-journalistique qui imite la forme sans en avoir la substance.

La question devient vertigineuse : qui raconte encore ? Est-ce l’individu, avec son vécu, ses contradictions, sa voix singulière ? Ou bien la machine, qui agence des fragments de textes, de données, de statistiques pour produire un récit « plausible » ou un presque savoir (paraknowing) ?

Des formats de plus en plus imposés par les plateformes

Là où Michel Foucault décrivait des contraintes visibles et assumées, nous vivons désormais sous des contraintes invisibles, techniques, algorithmiques. L’accès à la parole est ouvert à tous, mais les conditions de sa circulation et de sa réception sont fixées ailleurs, dans des architectures numériques qui échappent à notre contrôle.

Nous croyons parler librement, mais nous parlons souvent dans les formats imposés par les plateformes, avec les mots suggérés par les IA, selon les grilles implicites de l’économie de l’attention. Le récit humain n’a pas disparu, mais il est concurrencé, filtré, remodelé par des récits non humains.

La bascule est donc double : d’un côté, la fin des institutions de légitimation classiques ; de l’autre, l’entrée en scène des machines comme productrices d’histoires. Entre Michel Foucault et Christian Salmon, entre l’ordre du discours et le nouvel ordre narratif, se glisse une question brûlante : sommes-nous encore les auteurs de nos propres histoires, ou bien les figurants d’une narration automatisée qui se déploie à travers nous ?

La triple mutation des récits : argent, machines et émotions

Christian Salmon indique que le nouvel ordre narratif qui se dessine sous nos yeux repose sur trois dynamiques imbriquées. Trois forces qui, ensemble, reconfigurent le rôle des récits dans nos vies : la financiarisation, l’algorithmisation et la synchronisation. L’intelligence artificielle générative n’a pas inventé ces tendances, mais elle les propulse à une échelle inédite.

La financiarisation : quand le récit devient actif

Le premier basculement, c’est la financiarisation. Le récit ne vaut plus seulement comme témoignage ou transmission, il devient un actif économique.

Hollywood a montré la voie. Disney n’a pas dépensé 4 milliards pour racheter Marvel uniquement pour ses studios ou ses acteurs, mais pour s’approprier un univers narratif extensible à l’infini, capable de nourrir films, séries, jouets, parcs d’attractions. Netflix, lui, investit plus de 17 milliards par an, non pour acheter des œuvres uniques, mais pour acquérir et décliner des franchises, ces « propriétés narratives » capables d’être monétisées sans fin.

Cette logique descend désormais dans nos vies ordinaires. Sur LinkedIn, un licenciement raconté comme une épreuve de résilience devient une ressource pour attirer recruteurs et partenaires. Une reconversion professionnelle devient un levier d’influence. Une anecdote personnelle peut rapporter des milliers de vues, donc un capital symbolique convertible en opportunités économiques.

Avec l’IA générative, cette financiarisation s’accélère. Les modèles de langage peuvent produire à la chaîne des histoires calibrées pour séduire un recruteur, rassurer un investisseur, inspirer une audience. Le récit n’est plus seulement vécu, il est manufacturé, optimisé comme un produit. Nos expériences ne sont plus seulement racontées : elles sont industrialisées.

L’algorithmisation : l’imaginaire sous format

Deuxième mutation : l’algorithmisation. Les plateformes ne se contentent pas d’héberger nos récits, elles en dictent déjà la forme. TikTok impose une durée idéale, Instagram ses filtres esthétiques, Twitter son aphorisme percutant.

L’IA générative va plus loin : elle apprend des milliards de textes, d’images, de vidéos pour proposer des canevas narratifs « efficaces ». Elle suggère la tournure accrocheuse, le rythme émotionnel, l’angle qui maximise l’attention. Résultat : une homogénéisation planétaire. Les posts se ressemblent, les carrousels se répondent, les témoignages paraissent singuliers, mais adoptent tous les mêmes structures implicites.

C’est une violence narrative invisible : l’imaginaire est calibré par la machine. Même lorsque nous croyons écrire librement, nous suivons souvent un modèle qui a été appris, puis restitué par une IA. Une sorte de grammaire implicite des récits, normalisée à l’échelle globale.

La synchronisation : émotions à l’unisson

Troisième mutation : la synchronisation. Les plateformes orchestrent déjà des vagues émotionnelles mondiales. Un tweet peut déclencher la peur des marchés financiers, un post viral l’indignation planétaire. Les sentiments circulent désormais comme des flux, synchronisés en temps réel par les algorithmes.

L’IA générative amplifie ce phénomène. Elle permet de produire, à la milliseconde, des récits sur mesure pour surfer sur une tendance, renforcer une émotion, entretenir un afflux. Des armées de bots rédigent des commentaires, alimentent des hashtags, créent de faux témoignages. Une émotion fabriquée peut ainsi devenir une émotion ressentie, vécue, partagée à grande échelle.

La temporalité du récit se contracte : l’histoire n’a plus besoin de temps pour se déployer, elle se consomme dans l’instant, à la vitesse d’un like ou d’une notification.

L’IA générative comme multiplicateur

Ces trois mutations existaient déjà avant l’essor de l’IA générative. Mais celle-ci agit comme un multiplicateur. Elle fabrique du récit à la demande, adapte le ton, personnalise le message, sature le flux. Elle réduit encore la frontière entre récit humain et récit machinique.

Nous ne sommes plus seulement des narrateurs, mais les éditeurs passifs de récits produits pour nous, avec nous, parfois à notre insu. Dans ce nouvel ordre narratif, l’IA est à la fois plume, metteur en scène et amplificateur.

Et c’est peut-être sur LinkedIn, le réseau a priori le plus « sérieux », que l’on observe le mieux cette mutation. Là où se joue désormais une grande part de notre identité professionnelle, l’IA n’est plus seulement un outil d’aide : elle devient le coauteur invisible de nos histoires.

LinkedIn, laboratoire d’une narration normée

LinkedIn a longtemps été perçu comme un simple carnet d’adresses professionnel, un lieu où l’on échangeait des CV, des offres d’emploi, des recommandations. Mais depuis quelques années, la plateforme s’est métamorphosée en véritable théâtre du récit de soi. À première vue, elle conserve un vernis de sérieux : pas de chorégraphies dansées comme sur TikTok, pas de filtres ludiques comme sur Instagram. Mais c’est précisément cette sobriété apparente qui fait de LinkedIn l’un des laboratoires les plus avancés du nouvel ordre narratif décrit par Christian Salmon.

La dramaturgie implicite des posts

Scrollez quelques minutes sur LinkedIn, et la mécanique saute aux yeux. La plupart des publications suivent une structure quasi théâtrale, répétée à l’infini :

  • L’accroche dramatique : une phrase-choc, souvent rédigée au présent, qui installe une tension immédiate (« J’ai failli tout quitter », « Aujourd’hui, je me livre », « Personne ne croyait en moi »),
  • Le point de bascule : un événement critique — licenciement brutal, burn-out, rupture professionnelle, échec d’un projet,
  • La résolution : une morale positive, une leçon inspirante, parfois résumée en trois enseignements, trois clés ou trois règles.

Ce canevas n’est pas officiel, mais il est implicite. Il a émergé de l’usage, consolidé par l’algorithme qui valorise ce type de récits engageants. Résultat : la vie professionnelle se met en scène comme une fable héroïque, où l’on traverse des épreuves pour en sortir grandi.

La vulnérabilité scénarisée

Ce qui frappe, c’est que même la fragilité est devenue une ressource narrative. On parle désormais ouvertement de son burn-out, de ses doutes, de ses échecs. Mais cette sincérité est codifiée : la confession doit être suivie d’un rebond, l’épreuve d’une victoire, l’aveu d’une morale universelle.

L’authenticité, paradoxalement, devient un format. Elle doit être lisible, structurée, inspirante. On raconte sa vulnérabilité, mais selon un protocole qui rassure, qui cadre, qui transforme la souffrance en capital symbolique. Sur LinkedIn, on ne « subit » pas une adversité : on la scénarise comme une étape d’un parcours héroïque.

L’IA générative, nouveau « ghostwriter » (écrivain fantôme)

C’est ici que l’IA générative entre en scène. Elle n’invente pas cette grammaire implicite, mais elle l’accélère. Déjà, de nombreux utilisateurs s’appuient sur ChatGPT ou d’autres modèles pour :

  • rédiger leurs posts à partir de quelques notes,
  • transformer une expérience banale en récit accrocheur,
  • trouver « l’accroche virale »,
  • humaniser artificiellement leur communication.

Ironie : on demande à une machine de rendre un témoignage plus « humain ». Mais l’IA connaît parfaitement les codes : elle a appris des millions de posts, elle sait qu’un récit efficace commence par un choc, se poursuit par un conflit et s’achève sur une leçon. Elle restitue cette mécanique avec une fluidité déconcertante.

Résultat : LinkedIn se peuple de récits qui paraissent sincères, mais sont en partie manufacturés par des modèles de langage. La plateforme devient un théâtre où l’IA joue les script doctors invisibles. Le script doctor, dans l’audiovisuel, c’est la personne à laquelle on fait appel pour améliorer un scénario.

Le récit comme capital professionnel

Sur LinkedIn, raconter n’est pas gratuit. Chaque post est un investissement. Une histoire bien construite attire la sympathie, les likes, parfois les recruteurs. Un témoignage émouvant peut générer des milliers de vues, renforcer la crédibilité d’un profil, ouvrir des opportunités commerciales.

Le récit devient une monnaie symbolique. L’échec transformé en leçon inspire la résilience. Le licenciement conté comme une renaissance attire de nouveaux employeurs. Le doute avoué accroît l’image d’un manager « humain ».

Dans cette économie, l’IA générative joue déjà un rôle stratégique : elle optimise la narration pour maximiser l’impact, elle affine le ton pour séduire l’audience, elle fabrique du capital narratif comme on fabrique du contenu marketing.

La fausse horizontalité de LinkedIn

À première vue, LinkedIn démocratise la prise de parole. Tout le monde peut poster, tout le monde peut être lu. Mais en réalité, la visibilité dépend du respect de règles implicites :

  • commencer fort,
  • susciter une émotion,
  • délivrer une morale claire,
  • accompagner le tout d’un visuel engageant.

Celui qui déroge à ces codes est voué à l’invisibilité. Et l’IA, en renforçant ces formats standardisés, accentue encore la tendance. Ce n’est pas une liberté de récit, mais une discipline de la visibilité. Vous pouvez parler, mais seulement dans les formes que l’algorithme valide et que l’IA sait reproduire.

Et les conseils de consultants et experts LinkedIn pleuvent : comment se glisser « dans l’algorithme » pour attirer des lecteurs ? Comment être plus performant en découvrant de pseudo-tendances de mise en visibilité sur LinkedIn ? Des coachs LinkedIn pullulent avec la recette magique (présentée comme preuve) de trouver sa « niche » de cibles et de voix pour se faire repérer par des prospects.

L’identité vitrifiée

Oui, à force de se raconter, l’individu finit par se figer. Son profil devient une vitrine, polie et compacte, conçue pour être scannée en quelques secondes. Les contradictions, les ambiguïtés, les silences disparaissent. Ce qui reste, c’est une image optimisée, calibrée, rentable.

Jamais nous n’avons autant parlé de nous-mêmes. Et jamais ces récits n’ont été aussi peu libres. Nous croyons raconter nos histoires, mais nous les racontons dans des formats qui nous échappent, avec des mots suggérés par des machines, selon des codes imposés par des algorithmes.

LinkedIn n’est pas seulement un réseau professionnel. C’est une fabrique de subjectivités normées, où l’IA générative s’impose déjà comme le coauteur invisible de nos biographies publiques.

En ligne, sommes-nous encore auteurs de nos vies ?

Le paradoxe est vertigineux. Nous vivons à une époque où jamais la parole n’a semblé aussi libre, aussi accessible, aussi partagée. Chacun peut publier son histoire en quelques clics, diffuser ses idées au-delà des frontières, toucher un public potentiel de millions de personnes. Et pourtant, jamais nos récits n’ont été autant contraints.

L’illusion de la liberté

La surabondance des prises de parole donne l’impression d’une démocratie narrative. Mais cette horizontalité est un leurre. Les plateformes imposent leurs formats, les algorithmes fixent leurs hiérarchies, et l’IA générative, de plus en plus, propose les mots, les tournures, les histoires prêtes à l’emploi.

Nous croyons être les auteurs de nos récits, mais nous écrivons dans une langue déjà prédigérée, dans une grammaire implicite qui nous dépasse. La liberté de parler existe, mais dans des cadres qui orientent profondément ce qui peut être dit et surtout ce qui peut être entendu.

L’IA générative comme coauteur invisible

Avec l’IA générative, cette dépendance prend une dimension nouvelle. Car ce ne sont plus seulement nos récits qui sont filtrés et hiérarchisés : ils sont désormais produits, reformulés, embellis par des machines. L’IA agit comme un ghostwriter universel, capable de générer des histoires crédibles, émotionnelles, calibrées pour l’engagement.

Cette fluidité narrative a un prix : elle gomme l’incertitude, l’ambiguïté, la contradiction. Là où les récits humains sont faits de silences, de maladresses, de zones d’ombre, l’IA privilégie la clarté, la linéarité, la lisibilité. Elle produit des récits parfaits en surface, mais qui risquent de sonner creux.

Le moi comme vitrine

LinkedIn illustre ce paradoxe mieux que toute autre plateforme. L’individu y est sommé de se raconter, mais toujours dans les formes attendues : un arc héroïque, une leçon inspirante, un profil vitrifié. L’identité se réduit à une interface optimisée, scannable en quelques secondes.

Nous ne sommes plus seulement des professionnels qui travaillent : nous sommes devenus des narrateurs de nous-mêmes, chargés de transformer chaque expérience en contenu. Et de plus en plus souvent, c’est une IA qui nous souffle les mots, qui affine le style, qui trouve la formule qui « marche ».

Dans ce système, le sujet humain n’est plus l’auteur, mais le gestionnaire d’une narration automatisée.

Une gouvernance algorithmique des imaginaires

C’est là que l’analyse rejoint le politique. Comme Foucault l’avait montré pour l’ordre du discours, les récits sont toujours des instruments de pouvoir. Aujourd’hui, ce pouvoir n’est plus incarné par des figures d’autorité visibles — le professeur, l’éditeur, le journaliste — mais par des infrastructures invisibles : les plateformes, les algorithmes, les modèles d’IA.

Nous n’assistons pas à une libération de la parole, mais à une gouvernance algorithmique des imaginaires. Les histoires que nous consommons, que nous produisons et que nous croyons inventer sont, pour une part croissante, dictées par des systèmes techniques qui orientent nos émotions, nos désirs, nos représentations.

La part fragile des récits humains

Alors, que reste-t-il de l’auteur ? Peut-être ce que Christian Salmon appelle « la part fragile » des récits humains : l’imprévisible, l’inassimilable, l’inachevé. Ce qui échappe à l’algorithme, ce qui ne cherche pas l’adhésion immédiate, ce qui ose rester obscur, ambigu, silencieux.

C’est là, dans ces interstices, que subsiste encore une forme de liberté. Dans la possibilité de raconter autrement, de résister aux formats imposés, de préserver une temporalité qui n’est pas celle du scroll infini.

La question n’est donc pas seulement : sommes-nous encore auteurs de nos vies ? Mais plutôt : comment préserver un espace narratif où nos voix, avec leurs fragilités, puissent encore résonner en dehors des logiques de l’IA et de l’algorithme ?

C’est peut-être le défi culturel et politique majeur de notre temps : sauvegarder la singularité des récits humains à l’ère des narrations machinées.

En résumé

  • LinkedIn impose une dramaturgie implicite : accroche choc, épreuve, rebond inspirant.
  • Le narratif devient capital : chaque histoire est une ressource symbolique et professionnelle.
  • L’IA générative agit comme un ghostwriter (écrivain fantôme) : elle rédige, polisse et uniformise les posts.
  • Les algorithmes dictent la visibilité : la liberté d’expression existe, mais dans des formats imposés.
  • Les identités se figent en vitrines : profils scannables, optimisés pour l’attention, mais appauvris.
  • Un enjeu politique majeur : qui contrôle les récits — les individus ou les plateformes dopées à l’IA ?
  • La vraie question : sur les réseaux sociaux dont LinkedIn, sommes-nous encore auteurs de nos vies, ou figurants d’un narratif algorithmique ?

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