L’IA sait tout, mais ne se souvient de rien
… Entre les deux, il y a ce qui nous rend humains.

- L’IA écoute-t-elle la musique seule dans sa chambre ?
- La playlist parfaite est une catastrophe
- L’IA écrit comme quelqu’un qui n’a jamais eu le cœur brisé
- La machine sait tout, mais ne sait pas pourquoi
- Ce que l’IA nous oblige à défendre
L’IA écoute-t-elle la musique seule dans sa chambre ?
L’intelligence artificielle est partout. Elle écrit, elle dessine, elle code, elle conseille, elle synthétise. Elle parle vite, très vite. Elle n’hésite jamais. Elle ne doute pas. Et déjà , quelque chose cloche.
Parce que la culture (la vraie) naît précisément de tout ce que l’IA ne fait pas. Elle naît des hésitations, des silences, des ratés, des refrains écrits à trois heures du matin sur une guitare mal accordée. Elle naît d’un mauvais choix qui devient un bon souvenir. Elle naît du moment où l’on se trompe de mot et où, soudain, le sens s’ouvre.
L’IA, elle, ne se trompe pas vraiment. Elle approxime. Elle prédit ce que vous attendez. Elle vous sert une version « suffisamment correcte » du monde. Elle mime. Et c’est peut-être là que le malaise commence.
Le journaliste musical et auteur américain Rob Sheffield passe sa vie à raconter pourquoi une chanson imparfaite peut sauver une journée. Pourquoi une voix un peu trop nasillarde, un pont maladroit ou un solo inutile rendaient un morceau profondément humain. La musique, dit-il en creux, est une affaire de fragilité assumée.
Or l’IA déteste la fragilité.
La playlist parfaite est une catastrophe
Demandez à une IA de vous générer la playlist idéale. Elle vous le fera sans broncher. Les transitions seront propres. Les tempos cohérents. Les humeurs progressives. Aucun faux pas.
Mais elle ne vous proposera jamais ce moment où, au milieu d’un trajet en voiture, une chanson surgit au mauvais moment, et vous frappe précisément parce qu’elle n’aurait pas dû être là .
L’IA n’a pas de souvenirs attachés à une chanson. Elle n’a pas écouté Bruce Springsteen en boucle après une rupture. Elle n’a pas dansé trop près de vous sur un titre de David Bowie en faisant semblant que tout allait bien. Elle n’a jamais détesté une chanson avant de l’aimer dix ans plus tard, sans savoir pourquoi.
Elle classe. Elle mesure. Elle calcule… Sans sembler rĂ©ellement le faire.
Mais la culture ne se calcule pas. Elle s’attrape. Elle se vit.
L’IA écrit comme quelqu’un qui n’a jamais eu le cœur brisé
Oui, l’IA peut écrire des textes convaincants. Parfois très bons. Parfois bluffants. Mais il y a toujours ce détail étrange : elle écrit comme quelqu’un qui aurait lu tous les livres… sans jamais avoir vécu entre les pages.
Elle peut parler d’amour, mais sans maladresse. De colère, mais sans débordement. De perte, mais sans silence.
Or les grandes œuvres sont pleines de silences. De phrases qui s’arrêtent trop tôt. De répétitions inutiles. De tics obsessionnels. De choses qu’un éditeur rationnel voudrait corriger — et qu’il ne faut surtout pas toucher.
Une IA n’écrit pas pour se comprendre elle-même. Elle écrit pour correspondre. Elle n’a rien à régler avec le monde. Aucun compte en suspens. Aucun fantôme.
Et c’est peut-être pour cela que ses textes sonnent toujours un peu… trop sages.
La machine sait tout, mais ne sait pas pourquoi
L’IA est une encyclopédie sous stéroïdes. Elle sait citer (en se trompant, sans en avoir aucune conscience). Résumer. Contextualiser (par corrélation). Elle semble connaître toutes les influences, toutes les filiations, toutes les tendances.
Mais elle ne sait pas pourquoi un disque peut devenir vital à un moment précis de votre vie. Pourquoi une œuvre médiocre peut compter plus qu’un chef-d’œuvre. Pourquoi on revient toujours à la même chanson quand tout va mal.
Un artiste écrit souvent comme s’il parlait à un ami à côté de lui sur un canapé, disque à la main, en train de dire : « Je sais que ce morceau n’est pas parfait, mais il est à moi. »
L’IA ne dira jamais cela. Rien n’est à elle.
Ce que l’IA nous oblige à défendre
L’arrivée massive de l’IA ne signe pas la fin de la création humaine. Elle nous force, au contraire, à préciser ce que nous voulons vraiment sauver.
Pas la performance.
Pas la productivité.
Pas la perfection.
Mais le grain. Le brouillon. L’obsession inutile. Le geste qui ne sert à rien, sauf à dire « j’étais là ».
Peut-être que le rôle de l’artiste, du journaliste, du critique, du créateur, va devenir plus simple et plus radical : oser être profondément imparfait dans un monde d’algorithmes polis.
L’IA ira toujours plus vite. Toujours plus propre. Toujours plus loin.
À nous de rester lents. Bizarres. Émotifs. Contradictoires.
À nous d’écouter encore la musique seuls dans notre chambre, casque sur les oreilles, en nous disant que personne (surtout pas une machine) ne pourra jamais comprendre exactement pourquoi cette chanson-là nous fait encore quelque chose.
Et c’est très bien comme ça.
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