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Faire confiance aux agents IA : mode d’emploi

27 février 2026
Être confiant. Photo : Andrea Piacquadio / Canva
  1. Nous ne parlons plus d’outils, mais de mandataires numériques
  2. La confiance aux agents IA existe parce que l’incertitude existe
  3. Trois moments où l’incertitude s’installe avec les agents IA
    1. Temps 1 : Avant d’utiliser l’agent : l’incertitude pré-actionnelle
    2. Temps 2 : Pendant l’interaction : l’incertitude actionnelle
    3. Temps 3 : Après l’action : l’incertitude post-actionnelle
  4. La réponse stratégique : concevoir la confiance
    1. Transparence : rendre le raisonnement compréhensible
    2. Autonomie : conserver un pouvoir d’intervention
  5. Quatre contextes, quatre logiques de design
  6. Le risque silencieux de l’utilisation des agents IA : la confiance affective excessive
  7. Vers les écosystèmes multiagents
  8. Ce que cela change pour les entreprises
  9. En résumé, la confiance est un choix de conception

Transparence, autonomie, incertitude : c’est ce que révèle une étude académique sur le design des agents intelligents. Les agents IA ne sont plus de simples assistants conversationnels. Ils deviennent des entités capables d’agir via des outils externes et d’ « apprendre » de leurs propres actions. Ils prennent des décisions pour nous. Ils exécutent. Ils arbitrent. Ils « optimisent ».

Cette évolution technologique transforme profondément la relation entre l’humain et la machine. Elle pose une question qui dépasse la performance technique : à quelles conditions pouvons-nous leur faire confiance ?

L’étude scientifique “Trusting AI agents: Uncertainty reduction by design” (Faire confiance aux agents IA : réduire l’incertitude par la conception) des chercheurs Erik Hermann (European University Viadrina Frankfurt, Oder), Stefano Puntoni (University of Pennsylvania, The Wharton School) et David A. Schweidel (Department of Marketing Emory University, Altanta, Georgia) apporte une réponse rigoureuse et particulièrement éclairante : la confiance n’est pas un supplément d’âme. Elle est le résultat d’un design maîtrisé de l’incertitude.

Nous ne parlons plus d’outils, mais de mandataires numériques

Un outil vous assiste. Un agent agit à votre place. La différence est majeure.

L’étude définit les agents IA comme des systèmes autonomes capables de :

  • Percevoir leur environnement (“percevoir” renvoie ici à leur capacité à traiter des signaux : texte, données, API, contexte numérique et à construire une représentation opérationnelle suffisante pour agir ; pas une compréhension sémantique consciente),
  • raisonner sur des objectifs (ils enchaînent des opérations probabilistes, décomposent des tâches, optimisent des séquences d’actions à partir de modèles appris ; c’est un raisonnement fonctionnel, pas réflexif),
  • décomposer des tâches complexes,
  • utiliser des outils externes,
  • ajuster leur comportement en fonction du feedback.

Autrement dit, ils fonctionnent comme des intermédiaires décisionnels. Dans le e-commerce, ils peuvent rechercher, comparer et acheter. En finance, ils peuvent allouer des actifs. Dans l’assurance, ils peuvent sélectionner une couverture.

Ce basculement transforme la nature même de la relation homme-machine : lorsque l’agent agit, l’utilisateur accepte une forme de vulnérabilité. Et c’est précisément là que naît la confiance.

La confiance aux agents IA existe parce que l’incertitude existe

Les auteurs rappellent un point fondamental issu de la psychologie et de l’économie : sans incertitude, il n’y a pas de confiance. Faire confiance, c’est accepter de ne pas tout contrôler.

Dans le cas des agents IA, cette incertitude est structurelle pour plusieurs raisons :

  • Le raisonnement interne est souvent partiellement opaque.
  • Les objectifs optimisés ne sont pas toujours explicitement formulés.
  • Les préférences de l’utilisateur peuvent évoluer.
  • Les conséquences des décisions peuvent être différées.

L’enjeu n’est donc pas d’éliminer toute incertitude ; cela serait impossible. L’enjeu est de la rendre intelligible et proportionnée.

Trois moments où l’incertitude s’installe avec les agents IA

L’un des apports majeurs de l’étude est de distinguer trois phases distinctes où l’incertitude peut émerger.

Temps 1 : Avant d’utiliser l’agent : l’incertitude pré-actionnelle

Avant même de déléguer, l’utilisateur s’interroge.

Il peut douter :

  • De la compétence technique de l’agent,
  • de sa capacité à comprendre correctement la tâche,
  • de la perte potentielle de contrôle,
  • de la sécurité de ses données.

Cette incertitude est particulièrement forte lorsque la tâche est nouvelle ou complexe. Plus l’utilisateur perçoit un enjeu élevé, plus la vulnérabilité perçue augmente.

Un point contre-intuitif souligné par l’étude mérite attention : une faible culture IA peut parfois accroître la confiance, car la technologie paraît impressionnante. Mais cette confiance repose sur l’émerveillement, non sur la compréhension. Elle est donc instable.

Temps 2 : Pendant l’interaction : l’incertitude actionnelle

Pendant que l’agent agit, une autre forme de doute apparaît. L’agent résume l’information. Il filtre. Il hiérarchise. Il simplifie. Cette simplification est utile. Elle réduit la charge cognitive.

Mais elle introduit un questionnement silencieux : qu’a-t-il écarté ?

Deux sources d’incertitude dominent ici :

  • L’alignement des objectifs,
  • la réduction informationnelle.

L’alignement peut prendre plusieurs formes :

  • Le respect strict des instructions explicites,
  • L’inférence basée sur les comportements passés.
  • L’optimisation selon ce que l’agent estime être l’intérêt “rationnel” de l’utilisateur.

Ces logiques peuvent diverger. Et l’utilisateur ne sait pas toujours laquelle est priorisée.

Par ailleurs, toute synthèse implique une perte d’information. Un arbitrage peut avoir été simplifié à l’extrême. Une nuance peut avoir disparu. Cette incertitude est subtile, mais elle influence directement la confiance.

Temps 3 : Après l’action : l’incertitude post-actionnelle

Une décision a été prise. Le résultat semble correct. Mais une question subsiste : était-ce réellement la meilleure option ? Dans des domaines comme la finance ou l’assurance, les conséquences apparaissent parfois des mois plus tard. L’utilisateur peut ne jamais disposer d’un point de comparaison clair.

Même un résultat satisfaisant peut générer un doute latent :

  • L’agent a-t-il optimisé le bon critère ?
  • A-t-il correctement anticipé les risques ?
  • A-t-il interprété fidèlement mes objectifs ?

Cette incertitude ne disparaît pas avec l’usage. Elle peut même évoluer avec le temps.

La réponse stratégique : concevoir la confiance

L’étude propose un cadre conceptuel clair. La confiance dépend principalement de deux leviers :

  • la transparence,
  • l’autonomie du consommateur.

Ces deux dimensions doivent être pensées comme des principes de design.

Transparence : rendre le raisonnement compréhensible

La transparence ne signifie pas exposer un code source.

Elle implique de rendre visibles :

  • Les critères utilisés pour décider,
  • les hypothèses retenues,
  • les limites du système,
  • les risques potentiels,
  • la manière dont le feedback influence les décisions futures.

Un concept particulièrement intéressant est celui de “feedback sur le feedback”. L’agent ne se contente pas de corriger son comportement ; il montre à l’utilisateur comment sa correction a modifié le processus.

Cette approche permet de construire une confiance calibrée qui signifie :

  • Éviter la défiance excessive,
  • éviter la confiance aveugle,
  • ajuster la confiance au niveau réel de performance.

Autonomie : conserver un pouvoir d’intervention

Deuxième pilier essentiel : l’autonomie. Un agent trop autonome peut générer un sentiment de dépossession. Un agent trop dépendant de validations constantes devient inefficace. Et l’équilibre dépend du contexte.

Dans des tâches routinières (réassort, gestion d’abonnement), une délégation importante est pertinente.

Dans des décisions à forts enjeux (crédit immobilier, investissement), l’utilisateur doit pouvoir :

  • Vérifier les hypothèses,
  • contester les recommandations,
  • modifier les paramètres,
  • approuver explicitement l’exécution.

L’autonomie efficace repose sur un principe simple : la transparence et la capacité d’intervention doivent aller de pair. Une transparence sans possibilité d’action crée une illusion de contrôle. Une autonomie sans compréhension crée de la confusion.

Quatre contextes, quatre logiques de design

L’étude propose une typologie opérationnelle particulièrement utile.

Les tâches se distinguent selon deux axes :

  • le niveau d’incertitude,
  • le coût potentiel de l’erreur.

Cela donne quatre situations :

  • Tâches routinières : faible incertitude, faible enjeu → automatisation élevée.
  • Tâches exploratoires : forte incertitude, faible enjeu → favoriser la diversité et l’exploration.
  • Tâches simples à fort enjeu : faible incertitude, conséquences élevées → validation explicite.
  • Tâches complexes à fort enjeu : forte incertitude, conséquences lourdes → assistance décisionnelle prudente.

Cette grille est particulièrement pertinente pour le retail et le commerce agentique. Un agent IA qui recommande un produit culturel ne requiert pas le même niveau de supervision qu’un agent qui souscrit un contrat d’assurance.

Le risque silencieux de l’utilisation des agents IA : la confiance affective excessive

L’étude distingue deux dimensions de la confiance :

  • La confiance cognitive (compétence perçue),
  • la confiance affective (sympathie, chaleur, proximité).

Un agent empathique peut susciter une forte confiance émotionnelle, même si ses capacités sont limitées. À l’inverse, un agent performant, mais froid peut générer une confiance rationnelle, mais fragile.

L’objectif n’est pas de maximiser l’affect. L’objectif est d’aligner perception et capacité réelle.

Vers les écosystèmes multiagents

L’étude ouvre enfin une perspective stratégique majeure : les systèmes multiagents.

Demain, plusieurs agents interagiront :

  • agent acheteur,
  • agent vendeur,
  • agent comparateur,
  • agent négociateur.

La confiance ne sera plus individuelle. Elle deviendra systémique. Et l’incertitude concernera les interactions entre agents, pas seulement la relation homme-machine.

Ce que cela change pour les entreprises

Pour le retail, la finance, l’assurance, les services numériques, les implications sont profondes :

  • Concevoir des interfaces graduées selon le niveau d’enjeu,
  • adapter l’autonomie au contexte,
  • intégrer des mécanismes de validation proportionnés,
  • rendre les limites explicites,
  • éviter la confiance aveugle comme la défiance excessive.

La confiance ne relève plus uniquement de la marque ou du marketing. Elle relève de l’architecture interactionnelle.

En résumé, la confiance est un choix de conception

Les agents IA ne posent pas seulement un défi technologique. Ils posent un défi relationnel.

Sommes-nous prêts à déléguer ?
À quelles conditions ?
Et avec quel niveau de contrôle ?

L’étude montre que la réponse ne dépend pas seulement des performances techniques. Elle dépend du design.

La confiance ne se décrète pas. Elle se construit. Et surtout, elle se conçoit.


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