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L’imposture dans la notion de natif du numĂ©rique (digital native)

20 novembre 2010

Louise Merzeau, Maître de conférences en Sciences de l’information et de la communication à l’université Paris Ouest Nanterre La Défense et chercheuse (Membre du laboratoire MoDyCo, Université Paris Ouest Nanterre La Défense), signe l’article « L’intelligence de l’usager » dans le cadre de la publication des actes du séminaire de l’INRIA (Institut National de Recherche en Innformatique et en Automatique) « L’usager numérique » qui s’est déroulé du 27 septembre au 1er octobre 2010 à Anglet (ADBS Editions).

Médiologue, Louise Merzeau s’interoge sur des tentatives de définitions de l’usager numérique dans un univers complexe pluriel : est-on « récepteur (de messages), utilisateur (d’outils) consommateur (de services et de produits) ou producteur (de ressources et de valeurs) » ? Cet ensemble de postures est aussi signifiant dans une construction imaginaire d’une utilisation maîtrisée des technologies.

Ainsi, quand on évoque l’utilisation des technologies numériques (à ne pas confondre avec le concept d’usage), la chercheuse déconstruit la notion si répandue dans les discours de « digital native » (natif du numérique) pour indiquer que la maîtrise technique (extrêmement partielle) ne signifie pas de facto construction et transmission de savoirs et de connaissances ; extrait :

« La dernière imposture en date pourrait bien se nicher dans la notion de « digital native », ou dans ce qu’on cherche à lui faire dire. Que les générations nées avec l’informatique et les réseaux n’éprouvent aucune appréhension face aux machines numériques est une évidence. Qu’elles considèrent l’interface graphique, l’écran tactile ou le clavier de leur téléphone mobile comme des objets plus « naturels » qu’un volume de 500 pages, chacun le constate. Que la pratique du chat et la manipulation des jeux vidéo aient développé le goût des tâches multiples ou des façons particulières de raisonner, c’est fort probable. Mais que ces aptitudes nouvelles soient d’ores et déjà intégrées en un système réflexif, vecteur de connaissance et de socialisation, cela reste à vérifier. La solidarité entre supports et formes du savoir n’est pas en cause, et encore moins la possibilité de forger une culture numérique. Mais il faut pour cela raccorder médiations techniques et politique, apprentissage et croyance, environnement culturel et offre technologique.

Il suffit d’enquêter sur ce que les étudiants font vraiment avec leur ordinateur pour voir que beaucoup d’entre eux en sont justement restés à une utilisation consumériste qui ne s’est pas encore développée en un usage. Aucune exploration du fonctionnement de la machine, une exploitation très limitée des tâches possibles, peu de personnalisation de l’environnement, pas d’audace ni de bricolage. Même chose pour l’utilisation du réseau : rares sont ceux qui ont vraiment pris part à l’élaboration de contenus ou de communautés en ligne. Ainsi, on s’aperçoit que les apports spécifiques du numérique ne sont guère assimilés par ceux-là mêmes qui l’utilisent quotidiennement. Et l’on voit le danger qu’il y aurait à définir l’usager numérique par le seul fait qu’il baigne dans un certain environnement technique.

C’est que l’utilisation d’un objet n’a de portée que si elle est rattachée à des représentations, elles-mêmes articulées à une mémoire transmise et transmissible. Cette dimension symbolique a contraint les études sur l’usage à se déporter de l’observation des machines vers celle des « savoirs sociaux, à la charnière de l’individuel et du collectif, qui sont produits et mobilisés au cours d’interactions et dans des processus de communication » (Joëlle Le Marec – « L’usage et ses modèles : quelques réflexions méthodologiques ». Spirale, 2001, n°28).

Alors que l’utilisation  peut ne mobiliser qu’une compétence élémentaire, sans résonance et sans ancrage, l’usage engage des savoirs et des imaginaires où les objets techniques ne sont qu’un élément (ce que Gilbert Simondon appelle une « toile de fond »). Quand bien même ils travestissent ou ignorent la réalité des phénomènes, les récits, les images et les croyances qu’ils nourrissent sont tout aussi déterminants pour l’usager que les performances opératoires. Ainsi, l’adoption de telle ou telle conduite réticulaire dépend autant des injonctions sociales à se connecter que des fonctionnalités offertes par les réseaux sociaux. Quant à l’emploi massif de Wikipédia, il est plus largement conditionné par une prophétie auto-réalisatrice de la sagesse des foules que par une aptitude à co-écrire l’encyclopédie ».

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