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Pratiques numériques des jeunes : Comment réussir une conférence pour rassurer

13 novembre 2014
debatAujourd’hui, coordonner une conférence-débat sur les pratiques numériques des jeunes et confronter cela au regard des adultes est devenu quelque chose de répandu en Europe francophone alors que cela ne l’était pas il y a une dizaine d’années.
J’ai de plus en plus de demandes en ce sens que ce soit en France et en Belgique (et aussi d’autres pays). Interroger des spécialistes ou experts, leur demander comment résoudre le dilemme voire le conflit familial : « mon enfant ou mon adolescent passe trop de temps sur les réseaux sociaux (Facebook, Snapchat…), les jeux vidéo, les smartphones (avec Messenger) »
Des parents dépourvus, des enseignants qui ne savent pas quel bout saisir les pratiques numériques des jeunes, des travailleurs sociaux qui recherchent les bons mots à délivrer aux adolescents et jeunes, des grands-parents n’ayant plus de repères. Toutes ces personnes sont alors légitimement en attente de solutions lors de ces événements organisés par des communes, collèges, lycées, associations locales… Comme un graal inatteignable. La solution miracle.
Voici mon vade-mecum d’une intervention réussie sur les pratiques numériques des jeunes (qui associe bien entendu les adultes).

Au revoir le discours de la peur qui ne résout rien

A développer en tant qu’intervenant : balayer vraiment le discours de la peur véhiculé par les médias et des personnes – des discours souvent généraux qui sont des appréciations (« les réseaux sociaux sont mauvais », pire « ils sont le mal »), éviter à tout prix le discours de la culpabilité et du jugement apporté par ces mêmes médias (« chercher et punir le responsable du trop plein de jeux vidéo Facebook, Snapchat »…). Bref « désincarcérer » les paroles et écrits ambiants alimentés par les faits divers, les médias (voire certaines organisations et entreprises que je ne préfère pas citer).
Certes, l’actualité délivre des infos dramatiques qui comptent bien évidemment et bouleversent, mais Internet et le numérique, comme je le répète souvent, n’est pas pire ou mieux que la vie réelle : c’est un univers d’émancipation, de construction, de lecture, d’écriture, de passions mais aussi où des gens à l’esprit tordu se trouvent.

Eviter le pathos

Autre manière de faire en tant qu’intervenant pour ce type de rencontre : ne pas agir sous l’émotion, ne pas relier ce qu’on dit à des faits malencontreux ou dramatiques locaux. Il est nécessaire de rassurer. N’a-t-on pas été adolescent avant d’être parent ? Ces « habitudes » de surconnexion à des réseaux sociaux ou à l’utilisation du smartphone et de la tablette sont-elles vraiment réservées uniquement aux jeunes ? Les réseaux sociaux et leur utilisation ne sont pas seulement l’apanage des jeunes… Combien voit-on d’adultes les yeux rivés sur leur smartphone au quotidien ; un phénomène « addictif » ?
Le pathos n’invite pas à la réflexion. C’est pourquoi, il y a une nécessaire distance à produire devant des faits pour inviter à une réflexion critique et à poser les éléments de la discussion avec un recul pour avancer sur ces sujets.

Il n’y a pas de solution technique

L’intervenant n’est ni un gourou ni un donneur de leçon(s) et pas un faiseur de miracles qui va trouver une solution technique à des questions qui ne le sont pas.
Ne cherchez pas un logiciel de contrôle parental qui épargnera à l’adulte le soin de discuter et d’échanger avec le jeune. Ces applications de contrôle parental sont toujours imparfaites et elles ne constituent pas une solution éducationnelle, en aucun cas, malgré le discours des éditeurs/entreprises les proposant à la vente.
De même, couper la connexion à un adolescent est aujourd’hui vain. Il pourra se connecter de chez un copain – copine voire dans le cadre scolaire.
L’intervenant est un accompagnateur avant tout. Il prend virtuellement (la main) : son rôle est quasi-journalistique : il invite à déconstruire ce qu’il y a dans / au sein de ces services. Il apporte un éclairage et pas la vérité incarnée : ce n’est pas un sauveur!

Expliciter le modèle technique des services en ligne

Décrypter le modèle technique : comment fonctionnent les réseaux sociaux ? Quels algorithmes et comment agissent-ils ? Pourquoi les possibilités techniques de ces plateformes changent (on peut y mettre du texte et puis d’un seul coup, des images aussi voire des vidéos) ? Quelle forme de mise en relation est-elle possible : bref, pourquoi devient-on ami ? C’est le rôle de l’intervenant de le dire.

Décrypter le modèle économique des plateformes de réseaux sociaux

Décrypter le modèle économique : comment ces outils en ligne gagnent-ils de l’argent et comment le modèle (la plupart du temps publicitaire) fonctionne ? Il faut alors s’intéresser de plus près à montrer la capitalisation des données (avec des plug in de navigateurs et quelques services gratuits d’analyse, c’est tout à fait possible!), la spécificité et le rôle du profil que l’on documente (en ajoutant des amis, en publiant des contenus, en les commentant, partageant, annotant… en « aimant » des pages…). La liste de « documentation » d’un profil est intéressante à dresser par les jeunes (et pas uniquement par l’intervenant, qui peut aussi faire l’exercice).
Je complète souvent ce point à l’oral avec la finitude des services de réseaux sociaux : non, ni Facebook ni Snapchat ou d’autres seront majoritairement utilisés par des adolescents / jeunes dans quelques années. Les réseaux sociaux connaissent leur cimetière avec des plateformes désormais peu usitées (mais populaires dans le passé) : Skyblog, SecondLife, MySpace… Ce sont des entreprises qui ne connaissent pas de croissance infinie!

Quelles règles imposées par les services de réseaux sociaux… Et pourquoi ?

Décrypter les règles « sociales » imposées par les acteurs des plate-formes : Que signifie donc être « ami » sur un réseau social ? Quels modes de communication sont disponibles ? … Et pourquoi les services cherchent à interdire certaines pratiques (ne pas utiliser le nom Twitter dans un nom d’utilisateur Twitter, ne pas afficher de publicité en haut d’une page Facebook, ne pas publier le même message à plusieurs reprises…) ? Là aussi, le dire oralement importe.
Bien des interdictions peuvent exister dans les conditions générales d’utilisation des services : à identifier et à répertorier pour faire réfléchir sur les limitations de ces plateformes et leur intention en filigrane!

Montrer que les réseaux sociaux sont aussi utiles sur les territoires pour les personnes

Délivrer des exemples créatifs et les lier aux territoires où l’on intervient. Oui, les réseaux sociaux peuvent être utiles! Et montrer des exemples locaux de cette utilité est plus que nécessaire : les groupes d’entraide Facebook de collèges et lycées (pour faire ses « devoirs », c’est essentiel!), montrer que la Presse locale est présente sur Twitter et qu’on peut s’y informer… N’existe-t-il pas des clubs / équipes de jeux vidéo localement pour expliquer justement l’intérêt des jeux vidéo ? Une simple recherche sur le Web montre des talents cachés locaux sur les réseaux sociaux!

La parole aux jeunes : reconnaître leur culture numérique et compétences numériques

Donner la parole aux jeunes : mettre en lumière leur savoir-être et leur savoir-faire, car ils ont des compétences numériques et aussi une culture numérique. Il n’y a rien de plus frustrant pour des jeunes que d’assister à une conférence en entendant qu’on parle d’eux sans qu’ils puissent activement participer au débat.
Exemple : lors d’une conférence ouverte à tous les habitants (jeunes, parents, adultes, communauté éducative) au cinéma de Saint-Philbert-de-Grand-Lieu organisée par l’APEJ (Association Philibertine Enfance Jeunesse) où j’étais intervenant (octobre 2014), je passe le micro (et c’est la moindre des choses!) aux jeunes présents, plusieurs classes d’un collège local… Ceci se fait au coeur de l’intervention (et non pas à la fin). Ceci est essentiel : à cette occasion, les jeunes expliquent pourquoi ils ne sont plus sur Facebook, des astuces pour Snapchat et également des bonnes pratiques sur Twitter).

Pour la généralisation des conférences inversées sur la thématique des réseaux sociaux pour/par les jeunes

Peut-on alors appeler cela une conférence inversée (en référence à la classe inversée) ? J’ai tendance à le croire car naissent alors dans la salle des échanges entre les adultes et les jeunes et très souvent, une discussion passionnante sur des thèmes clés, comme ce fut le cas à Saint-Philbert-de-Grand-Lieu.
Pour la conférence inversée, il s’agit de donner plus de temps de parole dans la salle que pour l’intervenant qui devient alors animateur.
Sur ce type de conférence inversée, Marcel Lebrun, Professeur en technologies de l’éducation, conseille sur son blog en janvier 2014, de mettre en place activement ce type d’activités sur le modèle :
  • 10 minutes de présentation d’un cas pédagogique »,
  • 20 minutes de questions-réponses à propos du cas permettant aux participants d’obtenir des précisions et d’approfondir les aspects de celui-ci qui les intéressent,
  • 30 minutes de débat à partir d’une ou deux question(s) vive(s) sous-jacente(s) au cas.

C’est ici la proportion de répartition du temps qui compte dans le modèle de Marcel Lebrun.

Rétablir la confiance avec des discussions inter-générationnelles

Rétablir la confiance : que les parents et les adultes interrogent directement les enfants et adolescents. Ce type de conférence inversée le permet. Elle invite à ce que les enfants apprennent aux adultes ce que sont les outils qu’ils utilisent et comment ces services en ligne fonctionnent, quelles en sont les astuces aussi.
Bref, un prolongement logique de ces conférences, c’est la mise en place d’ateliers pratiques intergénérationnels où chaque participant apprend de l’autre : les juniors des adultes mais aussi les adultes des jeunes.

Tout est question de vocabulaire

J’évoque là un point qui me parait primordial : il faut lors de conférences bien faire attention au vocabulaire employé : ne pas juger ni les pratiques ni les types de publics, éviter à tout prix le vocabulaire de la peur, ne pas être dans des rhétoriques absconses (avec des termes techniques employés qui déstabilisent ou désarment).
J’ai également tendance à me méfier quelque peu aux mots d’apparence sécuritaire (qui posent un jugement sur la technique) : risques, protection, dangers… Ils peuvent être employés mais avec parcimonie, me semble t-il.

Présenter les alternatives aux plateformes de réseaux sociaux les plus connues et des solutions libres existantes

Tout comme on peut montrer comment des pratiques liées à l’utilisation des services en ligne de réseaux sociaux peuvent s’avérer pertinents, on peut aussi dire qu’il existe des équivalents de ces services certes moins connus mais peut-être (plus) respectueux de la vie privée et des données personnelles des personnes inscrites : des plateformes sans doute disponibles sous la forme de logiciels libres dont l’on peut (le plus souvent souvent) avoir la main de A à Z.

Réfléchir en citant ses sources et des ressources

Aider à faire réfléchir, c’est aussi nommer des penseurs et des ouvrages de chercheurs. Il ne faut pas avoir peur de citer ses sources et aussi des livres et des sites Web que l’on trouve intéressant sur la thématique. La conférence ne clôt pas le sujet ; elle ouvre des perspectives.

Montrer des possibles

Je termine souvent ces interventions par une phrase-clé prononcée par un des participants ou une action positive existante sur les réseaux sociaux.
Crédit image : J.-L. Raymond
3 commentaires
  1. raph permalink

    Merci pour ce billet, très utile pour de futures conférences (d’ailleurs, il vient d’être cité sur
    http://affordance.typepad.com//mon_weblog/2014/12/facebook-reseau-cherche-ses-mots.html).

    Je me permet juste de signaler que syntaxiquement, vos deux phrases
    « Premier écueil à éviter en tant qu’intervenant : balayer vraiment le discours de la peur véhiculé par les médias et des personnes » et « Deuxième écueil à éviter en tant qu’intervenant pour ce type de rencontre : ne pas agir sous l’émotion » disent exactement le contraire de ce que vous souhaitez dire. En effet, l’écueil à éviter pour l’intervenant, ce serait justement d’agir sous le coup de l’émotion, et non _de ne pas_ agir sous le coup de l’émotion. De même, d’après la suite du paragraphe, l’intervenant doit « balayer le discours de la peur », et non pas « éviter de le balayer ».

    • Jean-Luc Raymond permalink

      Merci, je suis au courant de la citation. J’ai d’ailleurs commenté ce billet. Oui, j’ai bien vu ce que vous indiquez et ai fait la correction. Enfin, je me permetS de vous indiquer qu’on écrit « je me permets » donc avec un « s »🙂

  2. Merci jean-Luc pour ce très intéressant billet qui guide (ou confirme) l’orientation de conférences sur le numérique et favorise leur efficacité. Dans ta partie conclusive tu indiques qu’il « ne faut pas avoir peur de citer ces sources … ». J’ajouterais même que ceci est impératif. Ceci par déontologie (à l’égard du producteur de la source), mais aussi par honnêteté pour le destinataire.Il est aussi nécessaire de les contextualiser. Il est notamment très pénible de voir circuler nombre de présentations comportant des chiffres, pas toujours sourcés ou (et) situés. Ces données au service d’un message nécessitent être replacées dans l’environnement où elles ont été collectées…
    Merci encore pour cet article,
    Gérard

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